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	<title>Severine Harzo</title>
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	<description>Severine Harzo</description>
	<pubDate>Sat, 19 Nov 2022 17:26:24 +0000</pubDate>
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		<title>Information</title>
				
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		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 10:03:39 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	Journaliste&#38;nbsp;et autrice, j’agis pour raconter des histoires inspirantes qui insufflent une vision du monde inclusive et humaniste.




J’accompagne la communication éditoriale des entreprises et des organisations en développant des contenus éditoriaux s’inscrivant dans une logique RSE respectueuse des droits des femmes&#38;nbsp;et&#38;nbsp;de l’égalité des genres : 









articles, biographies, blogs, brandbooks, interviews, dossiers, éditions, lignes éditoriales, newsletters, podcasts, portraits, projets éditoriaux, reportages, vidéos…




En tant que cheffe de projet éditorial, je participe à l’expédition entrepreneuriale consacrée au voyage de Region Lovers.

Je collabore à la revue photo américaine 1814 magazine et à l’écriture de films documentaires. J’écris des nouvelles photographiques.
 












Directrice éditoriale internationale d’un grand média féminin engagé pour les droits des femmes pendant près de 20 ans, j’ai développé stratégie éditoriale et contenus (print et web) à une échelle internationale, conjuguant les valeurs du titre à la variété des cultures locales (jusqu’à 30 pays). J’ai œuvré à la mise en place d’outils de partage (brand book, plateforme digitale, site internet, sessions de formation) et à l’organisation d’évènements (campagnes, conférences, expositions, concours) permettant de valoriser la marque média et de transmettre son héritage.








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		<title>Information 2</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Information-2</link>

		<pubDate>Tue, 29 Mar 2022 14:13:37 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	ÉCRIRE LE RÉEL, RACONTER LE MONDEMon travail part du réel, des personnes, des lieux, des 
trajectoires. Il se construit dans le temps, par l’observation, 
l’attention et le dialogue. Aujourd’hui, je me consacre pleinement à 
l’écriture de projets au long cours. Des 
récits ancrés dans le vrai qui poursuivent une 
même ambition : raconter des histoires inspirantes qui insufflent une 
vision du monde inclusive et humaniste.UNE VOIX FORGÉE À L’INTERNATIONALCette pratique de l’écriture profonde est le fruit d’un parcours unique.
 Pendant près de 20 ans, en tant que directrice éditoriale 
internationale d’un grand média féminin, j’ai appris à penser la 
stratégie éditoriale 360° et à faire dialoguer les valeurs d’un titre 
avec la variété des cultures locales, dans plus de 30 pays. Cette 
immersion m’a donné le goût des nuances et la capacité à capter la 
singularité de chaque voix, des compétences que je mets désormais au 
service de mes projets d’écriture.
DES MOTS ET DES IMAGES
Parce
 que mots et images sont pour moi indissociables, mon écriture reste viscéralement liée au regard. Ainsi, je porte des projets culturels autour de la photographie, tels que le Prix 
International de la photo Marie Claire (France) ou l’exposition Aux Yeux des Femmes (Paris), et collabore avec des revues telles que&#38;nbsp; 1814 magazine 
(USA).&#38;nbsp;Je m’engage pour la valorisation du regard des femmes, notamment au sein du collectif Les Filles de la Photo, où j’ai participé à l’Observatoire de la Mixité Femme-Homme dans la Photographie
 (Ministère de la Culture, Women in Motion Kering) ainsi qu’aux 
Tête-À-Tête, des entretiens stratégiques pour les femmes photographes.


︎&#38;nbsp;voir mon profil LinkedIn
instagram
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		<title>Éditorial</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Editorial</link>

		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 17:55:28 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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		<description>
	Nino Cerruti in 6 Chapters
Vidéo, Cerruti 1881, Paris, 2022
Sabine Weiss, Everything around you
1814 magazine, Issue n°15, Dallas, Texas, 2022

Gustavo Lins, Lïns Parislinsparis.com, Paris, France, 2021Smith, podcast
Vision(S) + Les Filles de la Photo, Paris, France, 2020“Aux yeux des femmes“, exposition
Marie Claire, Paris, France,&#38;nbsp;2018

Maxi Cohen, Into the ladies room 
Marie Claire, Paris, France, 2016
Cate Blanchett, La passion comme un engagement
Marie Claire, Paris, France, 2016Jean-Paul Goude, So Goude
1814 magazine, Issue n°8, Dallas, Texas, 2015
“The&#38;nbsp;Road to Beauty“
Marie Claire, France, USA, UK, Brésil, 2015Patrick Willocq, Les reines captives du Congo
Marie Claire, Arles, France, 2015Francesco Pergolesi, Rue des boutiques éclairées
imagestory.fr, Arles, France,&#38;nbsp;2015
Patrick Taberna, Un parfum d’agrumes
imagestory.fr, Paris, France,&#38;nbsp;2014

Donna DeMari, À fleur de robe
imagestory.fr, NY, USA, 2014Claude Gobillot, Derrière la pluie
imagestory.fr, Paris, France,&#38;nbsp;2014
Liz Hingley, Aux bords de la ville&#38;nbsp;
imagestory.fr, Shanghai, Chine,&#38;nbsp;2014Delphine Warin, La peau de l’homme
imagestory.fr, Marrakech, Maroc, 2014Prix international de la photographie Marie Claire&#38;nbsp;
Marie Claire, Paris, France,&#38;nbsp;2012

Vivienne Westwood, Trees save lives, Rainforest Special
Marie Claire, London, UK, 2011Pascale Mussard, India Song &#38;nbsp;
Marie Claire, Paris, France, 2008






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		<title>Nino Cerruti in 6 Chapters</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Nino-Cerruti-in-6-Chapters</link>

		<pubDate>Fri, 17 Jun 2022 09:12:59 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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		<description>
	Nino Cerruti in 6 Chapters, Cerruti 1881, 2022

	


À l’été 2020, il y avait déjà dans l’air un vague projet de réaliser une interview de Nino Cerruti que le second confinement a définitivement compromis. Le temps a passé. Les uns et les autres ont eu plus ou moins de mal à remettre les choses en ordre de marche. Le projet restait en suspens avec cependant un certain sentiment d’urgence du à l’âge avancé du grand homme. De fait, Nino Cerruti s’est éteint à Verceil, dans le Piémont, le 15 Janvier 2022. Je n’aurai donc pas eu la chance de le rencontrer. Pourtant, j’ai sûrement croisé sa longue silhouette dégingandée, du côté de la Madeleine, au début des années 90, alors que je faisais mes premiers pas de journaliste, à une rue de sa maison. Est-ce le rendez-vous manqué ? Le sentiment de proximité toute relative ? J’étais présente à l’hommage qui lui a été rendu, le 10 Mars suivant, à l’église de la Madeleine, à Paris. Les mots de celles et ceux qui ont témoigné m’ont émue. Le poème de Charles Bukowski, “Style“, si juste, transmis par son fils Julian, m’a intriguée. Qui était cet homme à l’élégance souple et aristocratique que l’on évoquait avec les vers rugueux, âpres et sensibles d’un Bukowski.L’idée a alors germé de poursuivre le projet, envers et contre tout. D’aller à sa rencontre, en dépit du destin, à travers ses proches, famille et collaborateurs, à Paris et à Biella, sa ville d’origine, là où, depuis 1881, est implantée la fameuse filature Lanificio F.lli Cerruti. Plus nous creusions et plus l’envie était forte de le faire connaitre aux générations qui ne l’ont pas connu et de le rappeler aux autres, qui l’ont oublié. 

Cette courte vidéo est un début, l’ébauche à grands traits du portrait de cet homme exceptionnel que nous souhaitons faire dans les mois qui viennent. Nous l’avons construite autour des six mots qui sont le plus revenus sur les lèvres de nos interlocuteurs à l’évocation du personnage :
 Le “style“ fait référence à son élégance fluide si particulière où l’imperfection a sa place, où les genres se mêlent, où il est question d’aisance, de confort et où finalement ce qui importe n’est pas ce que l’on porte mais comment on le porte. La “vision“ vient ensuite. Nino Cerruti aurait voulu être journaliste. Curieux de tout, il voyait toujours plus loin : la recherche et l’innovation au cœur et au-delà de la filature, l’évolution des mœurs et celle de la mode qui va avec, l’influence du sport, du cinéma, des célébrités…et l’importance déterminante de la création. L’“excellence“ était une quête absolue qu’illustre particulièrement les heures passées à l’étape du finissage, à observer, à toucher les tissus. Le “business“ parce qu’il était aussi un entrepreneur, un industriel avisé et attentif, “gentilhomme“, qui a considérablement développé l’entreprise familiale. La “passion“ évidemment, pour la vie, pour les belles choses, qui animait sa curiosité de tout et de tous.Et enfin la “transmission“, tant l’échange et le partage des connaissances et de l’expérience sont, chez lui, fondateurs. 
Ces six mots, s’ils nous ont paru cruciaux, n’en demeurent pas moins extrêmement&#38;nbsp; limitants, parfois même exigus, pour cerner la personnalité riche et complexe de Nino Cerruti. Il reste encore tant de choses à apprendre et à raconter sur cet homme que nous découvrons, à chaque pas, plus multiple.


Le film a été projeté en avant première à l’Ambassade d’Italie, dans les salons de l’Hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville,&#38;nbsp;à Paris, le 2 Juin 2022, participant ainsi à l’hommage rendu à Nino Cerruti à l’occasion de la Fête de la République italienne.

&#60;img width="750" height="562" width_o="750" height_o="562" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/4f21d4af5e427f591e69def8a80aeecda7348f18c818439e6289472820f47dfd/NinoAmbassade.jpeg" data-mid="145666253" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/750/i/4f21d4af5e427f591e69def8a80aeecda7348f18c818439e6289472820f47dfd/NinoAmbassade.jpeg" /&#62;
Merci à Claire Landrau, Bertrand Houard, Favio Vinson.
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	<item>
		<title>Sabine Weiss, Everything around you, 1814 magazine</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Sabine-Weiss-Everything-around-you-1814-magazine</link>

		<pubDate>Sun, 22 May 2022 15:28:04 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	Sabine Weiss, Everything around you, 1814 magazine, 2022



	&#60;img width="4608" height="3456" width_o="4608" height_o="3456" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/106797338bcc66a7a10d2f37eedfd132dc9c70f80ce9829f642d1d76b2db4230/S_Weiss_1814Severine_Harzo.jpg" data-mid="143305688" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/1000/i/106797338bcc66a7a10d2f37eedfd132dc9c70f80ce9829f642d1d76b2db4230/S_Weiss_1814Severine_Harzo.jpg" /&#62;1814 magazine, Issue 15Opening spread, 2CV sous la pluie, Paris, 1957 by Sabine Weiss.



	











Paris, Octobre 2021. Le vent s’enroule sur lui-même, balayant les feuilles mortes en spirale sur le boulevard Murat. Je m’engouffre sous une porte cochère qui s’ouvre sur une cour arborée dissimulant à peine la façade de l’atelier de Sabine Weiss. C’est Laure, son assistante, qui m’accueille. Sabine est là aussi, assise dans son fauteuil, au milieu des quelques mètres carrés où tout a commencé six décennies plus tôt. Elle m’attend. De nos échanges, je garderai le souvenir de son espièglerie, de sa formidable énergie aussi, à 97 ans, à l’évocation du chemin parcouru, semé d’images toutes plus iconiques les unes que les autres. Je garderai aussi la promesse non tenue de se retrouver à la sortie du magazine pour le feuilleter ensemble. Sabine s’éteint le 28 Décembre.



À quel âge êtes-vous tombée amoureuse de la photographie ? Pouvez-vous nous en dire plus sur cette période et comment a débuté cette aventure de toute une vie ?


Je n’aimais rien d’autre. Je n’étais pas une littéraire. J’étais manuelle et visuelle. La photographie me convenait tout à fait. C’était un choix finalement assez rationnel. Mon père avait un appareil photo et très vite, j’ai voulu en avoir un. J’ai acheté moi-même mon premier appareil, je devais avoir environ 11 ans. C’était un appareil très ordinaire, en bakélite, comme on faisait à l’époque. Nous habitions alors à la frontière entre la Suisse et la France et je crois bien l’avoir acheté en France. J’ai retrouvé dans un album photo, une feuille de papier noire sur laquelle j’avais collé les photos de mon premier film et j’avais écrit “1er film fait le 10 juillet 1935 au jardin“. Il y a une photo de ma mère, très floue. Une photo de moi, très floue. Une photo de ma soeur, floue. J’avais aussi photographié ma tortue. Plein de choses comme ça, dans le jardin. C’était pas très prometteur mais petit à petit, je me suis améliorée. J’adorais la technique, les développements, les bains, la chimie. Je fuyais les études. Je n’aimais pas ça. L’école n’était pas mon truc. Un été, vers l’âge de 17 ans, je suis partie en vacances en Suisse allemande à vélo avec une amie (c’était la guerre, on ne circulait qu’à vélo). Et là je me suis trouvée une place d’au-pair dans une famille très sympathique. Ils avaient un élevage de chiens, un jardin… Je m’occupais de tout : les chiens, les courses, le jardin, j’ai même repeint leur cuisine. Je n’arrêtais pas. Ils m’appelaient “bienchen“, “petite abeille“ en allemand. Ça me plaisait beaucoup, j’adorais faire plein de choses. Mais un jour, je me suis quand même demandée ce que j’allais faire de ma vie. J’ai écrit à mon père que je voulais devenir photographe et je suis rentrée. Il m’a aidé. Il m’a trouvé un apprentissage chez Boissonnas, à Genève, une vieille maison de photographie qui fêtait alors ses 80 ans. J’y ai appris les bains, les tirages, les agrandissements, la retouche… On faisait des portraits, des reproductions de tableaux, des bijoux, des montres… des choses très compliquées à l'époque. La technique était très compliquée, très difficile. J’y suis restée 3 ans et puis je me suis mise à mon compte. J’étais très amoureuse à ce moment là mais ça ne s’est pas bien terminé et j’ai quitté Genève pour Paris. Un ami m’avait conseillé de travailler avec Willy Maywald, un photographe allemand installé à Paris. Je suis restée avec lui 3 ans. Il était photographe de mode. Là aussi je faisais un peu tout : appeler un taxi, arranger les robes, porter le matériel, faire les tirages… J’avais une chambre noire dans un couloir, sans eau. Et en 1949, j’ai rencontré mon mari, Hugh Weiss. Il était peintre. J’ai su tout de suite que c’était le bon. C’est lui qui a trouvé cet atelier où vous êtes aujourd’hui. À l’époque il n’y avait que cette pièce de 5x5 m où nous vivions et travaillions. Un peintre et une photographe.&#38;nbsp; Il y avait l’eau dans la cour. C’était assez rudimentaire mais c’était très bien.


Comment avez-vous développé votre sens de l’observation, si central dans votre travail ?


J’étais d’une famille bourgeoise où l’on aimait les arts. Ma mère m’amenait dans les musées, dans les expositions de peinture (il y en avait très peu à l’époque), voir les vieilles églises… Il y avait aussi de très jolis objets à la maison. Il y avait un portrait de mon père peint par le peintre Suisse Ferdinand Hodler qui était un ami de la famille. Il avait également peint mon père et sa sœur ensemble, un portrait qui se trouve d’ailleurs au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Est-ce qu’on m’a appris à regarder les gens dans la rue, les attitudes ? Je ne m’en souviens pas, mais plus tard, c’est ce qui m’a intéressée.
Que vous ont appris vos années d'observation des hommes et de l'humanité ? 


J’ai photographié toutes sortes de gens, des très pauvres, des très riches, des célébrités, des politiques, des artistes, des clochards… avec le même plaisir. Je photographiais ce qui me plaisait. J’aimais bien aller au plus près des gens. Je travaillais souvent avec un objectif normal. Je ne me cachais pas. Je faisais toujours face aux gens, les enfants comme les adultes. Parfois, souvent même, on ne se parlait même pas. C’était inutile. Un sourire, une mimique, une attitude, suffisait pour se faire accepter. Il y avait peut être de la compassion. Sûrement. Je ne sais pas. 


On dit de vous que vous êtes une photographe humaniste…


C’est ce qu’on dit oui et j’en suis très contente. Mais je suis surtout photographe. Finalement, j’ai surtout gagné ma vie avec des photos qui n’étaient pas humanistes.&#38;nbsp; Peut être que j’aurais aimé ne faire que de la photographie humaniste. C’est ce que j’aimais faire. Mais l’époque, je ne me posais pas toutes ces questions, je n’avais pas le temps de penser à tout ça. J’avais trop de travail. 


En 2010, vous avez reçu l'Ordre national du Mérite français. Qu’est ce que cet honneur représente représente pour vous ?


Ça me fait plaisir que vous parliez de ça maintenant, j’avais complètement oublié. J’ai du être très contente j’imagine. Mais cela m’est complètement égal. Ce qui m’importait, c’était de réussir une photo, de réaliser une prouesse technique. C’était compliqué la technique et c’est ça qui m’intéressait. Le matériel, les éclairages, la photo couleur, les compositions… Tout ça était très difficile avant le numérique.
Une fois, je devais faire un portrait du Maréchal Juin, mon appareil n’a pas fonctionné. Je ne sais plus pourquoi. Heureusement, il a été très gentil et il m’a invitée à revenir et on a pu faire la photo, avec le même matériel, qui cette fois a fonctionné. Parfois c’est dangereux aussi. J’ai failli tuer le couple Rothschild ! Je devais les photographier chez eux dans leur hôtel particulier, l’Hotel Lambert, sur l’ile Saint Louis. Un flash a explosé. J’ai eu très peur. 


10 ans plus tard, en 2020, vous recevez le Prix Women in Motion pour la photographie, un prix qui, en voulant célébrer l’œuvre des femmes, s’inscrit dans un mouvement “féministe“ beaucoup plus vaste. Comment vous situez vous par rapport à ces mouvements vous qui avez aussi vécu le féminisme des années 70 ?


C’est très bien. Je n’étais pas engagée. J’aurais pu. J’aurais peut être du. (silence) Non, je ne suis pas féministe. Pas encore. J’étais engagée en photographie, ça oui. Je travaillais énormément. Et j’avais un mari merveilleux. Comme il était peintre, il restait à la maison, il avait du temps pour moi, pour notre fille, pour la maison. On partageait tout. C’était rare à l’époque. Et même encore aujourd’hui ! J’avais beaucoup de chance. On a été très heureux.


La présence de votre mari accompagne votre parcours et d’ailleurs nombre de vos photographies les plus célèbres du Paris de l'après-guerre ont été prises lors de vos promenades nocturnes avec lui. Pouvez-vous nous parler de ces excursions et du processus créatif que vous aviez mis en place ?


Au début, je ne&#38;nbsp; savais pas conduire alors il m’accompagnait partout, il portait le matériel… Et puis le soir, comme notre logement était petit, et qu’il n’y avait pas encore la télévision, après diner, on sortait. On allait se promener presque tous les soirs dans la rue, dans le quartier, jusqu’aux quais de Seine ou au Bois de Boulogne. Je n’avais pas toujours mon appareil avec moi, surtout quand j’avais travaillé toute la journée. Mais quand je l’avais, je photographiais ce qui se présentait, ce que j’aimais. Je ne cherchais rien de particulier.


La romancière et photographe américaine Eudora Welty a écrit : "A camera could catch a fleeting moment, which is what a short story, in all its depth tries to do.". Vos photographies se lisent en effet comme des nouvelles, elles nous permettent de construire notre propre récit autour des sujets, elles nous permettent d'imaginer leurs souffrances, leurs triomphes, leurs amours… Vous interrogez-vous aussi sur les histoires que vos images racontent de celles et ceux que vous avez photographiés au cours de vos voyages ?


Bien sûr. Évidemment. Ils sont tous là, toujours, avec leurs histoires.&#38;nbsp; Certaines, je les invente aussi parce que j’ai beaucoup voyagé, j’ai fait beaucoup de photos et avec le temps, je ne peux pas me souvenir de tout. J’ai oublié les histoires. Alors je trouve aussi très sympathique de savoir ce qu’ils sont devenus. Ça arrive. Il y a quelques années, un monsieur m’ a appelée. Il s’était reconnu sur une carte postale. Je l’avais en effet photographié enfant à Paris, dans une rue en pente du XIIIème arrondissement. On s’est retrouvé avec un autre des garçons de la photo, à l’endroit même où je l’avais prise. Les enfants y faisaient du traineau à roulettes. C’était très émouvant de les retrouver. Ça a été filmé dans un documentaire d’ailleurs (“Sabine Weiss, un regard sur le temps“ de Jean-Pierre et Fabien Franey). J’aimais beaucoup cette rue, il y avait beaucoup d’enfants, c’était très vivant. Je me souviens qu’il y avait eu un peu plus tard un incendie terrible dans un immeuble de cette rue. Il y avait eu 17 morts dont 14 enfants. Cela m’avait beaucoup attristée. Et puis il y a eu la petite égyptienne de Louxor aussi, si souriante, si gaie, si belle. Un jeune photographe a fait une recherche pour savoir ce qu’elle était devenue. Il a retrouvé toute sa famille dans un petit village a côté de Louxor. Elle s’était mariée mais, malheureusement, elle était morte quelques temps avant d’une crise cardiaque en faisant du pain.


Vous avez travaillé comme photojournaliste, mais aussi comme photographe de mode et de publicité. Pouvez-vous évoquer une de vos missions préférées ?


J’aimais l’aventure. Ne pas savoir où l’on allait dormir, ni ce qu’on allait voir, j’aimais cette liberté. L’Égypte m’a beaucoup marquée. J’y suis allée plusieurs fois. La première fois, en 1950, c’était au tout début de ma carrière. J’envisageais de reprendre un studio de photo à Bruxelles qui appartenait à un égyptien. je suis allée le rencontrer. Comme je partais seule, mon mari et moi avons décidé de nous marier, au cas où j’aurais des problèmes sur place. J’ai décidé de ne pas prendre le studio mais j’ai bien eu des ennuis : je faisais des photos dans la rue quand j’ai été arrêtée par la police. Je ne comprenais pas ce qu’on me reprochait et il a fallu un certain temps avant que je réalise qu’on me prenait pour une espionne. J’avais photographié sans le savoir la maison du chef de la Ligue Arabe, Azzam Pasha, et les policiers ont cru que je faisais de l’espionnage. J’ai été expulsée. Il y avait eu des articles dans les journaux de l’époque, que j’ai conservés. J’ai pu y retourner après, heureusement. Et une fois, en 1983, avec Hugh. Il était invité à Louxor, il avait eu une bourse. Moi j’avais décidé d’en profiter pour faire un travail sur les Coptes pour lequel j’avais obtenu une subvention et c’est là que j’ai fait la fameuse photo de la petite égyptienne.


Vous vous êtes installée à Paris en 1946, vous étiez très jeune. Vous avez réalisé de nombreuses photos emblématiques à cette époque. Pouvez-vous nous parler de Paris à ce moment-là ?


Tout se passait dehors. Les gens vivaient dans la rue. Sur les bords de la Seine, sur les péniches, dans les jardins,&#38;nbsp; il y avait des gens qui se rasaient, d’autres qui se coiffaient, les femmes faisaient leurs lessives… Les scènes de rue étaient très différentes. Il y avait ici une vraie vie de quartier qui a complètement disparue. Paris était très vivant, plein de surprises. Le soir, la lumière des lampadaires était plus intime parce que les lampadaires étaient plus bas. Et surtout, les gens se laissaient photographier très facilement. Aujourd’hui, à Paris, ce n’est plus possible. Un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai photographié une petite fille derrière une vitrine, le nez collé à la vitre. Plusieurs personnes me sont tombées dessus, m’ont bousculée, me sommant de supprimer les quelques images que j’avais faites.


Considérant vos voyages à travers le monde et votre parcours au fil des ans, quels conseils donneriez-vous à une jeune photographe ?


Il faut faire des photos de tout, de tout, de tout. Tout ce qui est autour de soi. Ça change tellement vite. Maintenant que l’on peut faire si facilement des livres, il faudrait proposer aux gens des livres de leur vie, de leur maison, de leurs objets, des scènes de leur vie quotidienne… Une mémoire de l’instant. Mais finalement, je dirai qu’il faut savoir ce que l’on aime faire et le faire, parce qu’aujourd’hui, on peut tout faire. La technique n’est plus un frein. Et puis la photographie est très aidée aujourd’hui, très subventionnée. Les jeunes photographes sortent facilement un livre. La question, c’est l’après ? Comment ça peut durer ? C’est ça qui est important.


Paris a longtemps été l’épicentre de la photographie, de quel photographe admiriez-vous le travail ?


Quand j’ai choisi d’être photographe, je ne savais pas ce qu’était la photographie. Il n’y avait ni musée, ni exposition de photographie. Je n’en avais jamais vu. La peinture oui, j’avais beaucoup de cartes postales que je conservais. Mais la photographie, non. Et après, quand j’ai commencé à travailler, je n’avais plus le temps. C’est la technique qui m’impressionnait. Je n’avais jamais vu d’expositions de photographie, donc je n’admirais personne en particulier. Je connaissais des photographes, certains étaient mes amis, comme Doisneau, mais les expositions, pour moi, c’était réservé aux peintres. Je n’ai vraiment su que cela existait pour la photographie que lorsqu'Edward Steichen a sélectionné certaines de mes photos pour le MOMA de NY et notamment pour l’exposition “A Family of Man“. Et même là, je n’allais pas voir les expositions. Mon mari était américain et j’allais aux États-Unis pour voir sa famille!


Merci à Laure Augustins.

Sabine Weiss, la poesia dell’instante, Casa de Tre Oci, Venise, du 11 Mars au 23 octobre 2022

Rétrospective Sabine Weiss, Photo Élysée, Lausanne, 2024


1814 Magazine, Issue n°15
&#60;img width="1500" height="1906" width_o="1500" height_o="1906" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/882ad18f7c17089ce7d41ea1f968d6c008e895d82e87a273eb7f92cd34bed3e5/image-asset.jpeg" data-mid="143305779" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/1000/i/882ad18f7c17089ce7d41ea1f968d6c008e895d82e87a273eb7f92cd34bed3e5/image-asset.jpeg" /&#62;1814 magazine, Issue 15Cover : Cheval, Hermes - La Maison, by Koto Bolofo, 2005.&#60;img width="1500" height="1903" width_o="1500" height_o="1903" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/0a35ae9990b1a4d8fcf52436340b7b6b199a5fc680139d0005de3115a641514d/image-asset-1.jpeg" data-mid="143305818" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/1000/i/0a35ae9990b1a4d8fcf52436340b7b6b199a5fc680139d0005de3115a641514d/image-asset-1.jpeg" /&#62;
814 magazine, Issue 15Cover : 1503, Cécilia, by Christian Tagliavini

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	<item>
		<title>Gustavo Lins</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Gustavo-Lins</link>

		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 21:05:20 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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		<description>
	Gustavo Lins, Lïns Paris,&#38;nbsp;2021


	
&#60;img width="1637" height="2453" width_o="1637" height_o="2453" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/2f8d8df2407614aba56df43cbf9d867d695022c4f1208c09f5343cca8ed37ca9/DR002_HG_SIDE.jpg" data-mid="137841464" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/1000/i/2f8d8df2407614aba56df43cbf9d867d695022c4f1208c09f5343cca8ed37ca9/DR002_HG_SIDE.jpg" /&#62;Robe pull illustrée
par Gustavo Lins, 2021



	
La rencontre avec Gustavo Lins est personnelle. On se connaissait 
déjà, professionnellement, mais on s’est croisé à un cours de yoga, dans
 le Marais, juste après le premier confinement. Très vite, on a pris 
l’habitude de se retrouver autour d’un café après le cours. À l’écouter 
parler de son parcours, de son métier, de ses influences, j’ai eu envie 
de l’interviewer, de coucher sur le papier un petit peu de la richesse 
de son expérience. Et puis il y a eu le deuxième confinement. Malgré ses
 réticences numériques, Gustavo a accepté qu’on se retrouve sur Zoom 
pour un long échange. J’ai édité un peu ses réponses, lissé çà et là 
quelques phrases, mais j’ai peu coupé, pour ne pas assécher la richesse 
de son propos. On était en pleine pandémie, on avait le temps de lire et
 l’envie de se faire du bien.

C'était quoi grandir au Brésil ?

Je suis né à Belo Horizonte, au Brésil, dans une famille de 9 enfants. 
Mon père était chirurgien. Depuis tout petit, j'adorais passer du temps 
avec lui, il me montrait ses planches d'anatomie. Il m'expliquait 
comment fonctionne le corps humain et il me disait : “si tu veux 
comprendre ce qui se passe à l'intérieur de toi, sache comment 
fonctionne ton corps“. Donc depuis tout petit, j'étais habitué à voir 
ces dessins de l’anatomie du corps humain, de la musculature… Ensuite , 
il y a eu la natation. J'ai commencé à nager à l'âge de 9 ans. Je suis 
devenu un très bon nageur, j’ai fait de la compétition. J'étais un 
enfant extrêmement anxieux, mon père pensait que la natation me ferait 
du bien. Le rapport à l'eau est resté un truc très fort. Et puis, il y a
 eu le cheval. Mon oncle avait une magnifique propriété à l'intérieur du
 pays. On y allait pendant les vacances. On faisait du cheval tous les 
jours. J’ai été très tôt familiarisé avec l'animal, avec son 
environnement, le cuir, les selles… La construction de la&#38;nbsp; selle, j'y 
reviens toujours. Je me souviens que nos vêtements étaient fabriqués à la maison. Il y 
avait un atelier de couture où une couturière venait régulièrement. Une 
bonne couturière venait pour ma mère et mes sœurs. Une autre dame venait
 pour nous, les garçons, mais j'étais rarement content du résultat. 
J'étais toujours frustré par la réalisation. Le vêtement, pour moi, 
c’&#38;nbsp;était une fascination, et aussi une source d'angoisse. Nous étions 
d’un milieu assez favorisé et, à l’adolescence, alors qu’on commençait à
 sortir, les jeunes portaient des vêtements de marque que je ne pouvais 
pas avoir et j'ai développé un certain rejet par rapport aux vêtements. 
Moi, j’avais mon uniforme: un pantalon kaki, un t-shirt bleu et mon 
maillot de bain. C’était tout. Plus tard, quand je suis rentré à l'école
 d’architecture, je gagnais très bien ma vie, j’avais pris un job à 
mi-temps dans une banque d'affaires. La première année, j'ai 
littéralement grillé mon salaire en vêtements idiots.&#38;nbsp; Des vêtements de 
marque brésilienne. J’ai fini par me rendre compte que c'était une 
grosse connerie:&#38;nbsp; non seulement ces vêtements étaient mal coupés mais 
ils étaient très chers pour ce que c'était.&#38;nbsp;Je suis donc revenu aux 
bonnes vieilles méthodes. J'ai acheté une pièce de lin et une de laine 
froide, je suis allé voir un tailleur pour mes pantalons et une 
couturière pour mes chemises. Quand je suis allé en classe avec, mes 
copains et mes copines voulaient absolument m'acheter ce que je portais.
 J’ai trouvé ça un peu bizarre au début mais j'ai accepté de vendre une 
de mes chemises à un ami. Ça a commencé comme ça. Jusqu'au jour où une 
copine&#38;nbsp;m’a encouragé à devenir styliste de mode.&#38;nbsp;Pour moi, ce n’était 
pas un métier. Tout le monde faisait ça pour s’habiller. Elle m’a fait 
découvrir la collection dalmatien de Jean-Paul Gaultier et j'ai eu un 
déclic. J'ai compris que les vêtements, la mode, pouvait être conçus 
comme un projet d’architecture et j'ai commencé à dessiner des 
vêtements.&#38;nbsp;Je dessinais tout le temps des figurines. Quand nous avons du
 dessiner des perspectives, pour nos projets d’architecture, il fallait y
 intégrer des personnages en mouvement.&#38;nbsp; J’en faisais des figurines de 
mode&#38;nbsp;et je suis vite devenu l'illustrateur de la classe. C’est en 3ème 
année que je me suis rendu compte que c’était vraiment ça que je voulais
 faire. Mais je devais finir ce que j'avais commencé et passer mon 
diplôme d'architecte.&#38;nbsp; Parallèlement, j’ai monté un petit business de 
vêtements. J'achetais du tissu, je coupais les vêtements, j'allais chez 
la couturière, et je les vendais mais je n’étais pas très à l’aise, je 
ne connaissais pas les techniques de coupe. Pour moi, c’était un 
mystère. Je ne savais pas comment faire un patron. J’ai passé mon 
diplôme en décembre 1986. Je suis parti à Barcelone un mois après. Je ne
 pensais pas y rester très longtemps mais je voulais faire quelque chose
 de mon temps là-bas et je me suis inscrit dans un cours de “coupe 
tailleur“ où je n’ai strictement rien appris. C’était vraiment des 
recettes de cuisine que je ne comprenais absolument pas. Au bout de 4 
mois de bourrage de crâne, le jour où j’ai voulu assembler un vêtement, 
je n’ai pas su mettre la manche sur le corps et j’ai repris les planches
 d’anatomie. En observant le corps, le vêtement et le patron tout a pris
 sens. L’année suivante, j’ai commencé un doctorat d’architecture. 
Depuis toujours, j’étais fasciné par le Japon et l’architecture 
japonaise. Je me disais que peut être il y avait un rapport entre le 
vêtement et l’architecture. Mon maitre de thèse m’a invité à aller voir 
une boutique dans le haut très chic de Barcelone où j’ai pu voir et 
toucher des vêtements d’Issey Miyake et d’Azzedine Alaia. J’ai adoré et 
j’ai commencé à faire un travail qui associait le vêtement et 
l’architecture. D’Alaia,&#38;nbsp; j’ai retenu le corps, la musculature, le 
vêtement comme une armure, les coutures en spirale qui suivent la ligne 
de jointure des muscles. Les muscles ne se rencontrent&#38;nbsp; jamais de façon 
orthogonale, c’est toujours en diagonale. Issey Miyake, c’était le 
kimono, l’influence de Madeleine Vionnet. Je me suis dit, mon histoire 
elle est là : je vais travailler sur l’armure et le kimono. Le kimono 
est devenu ma marotte. Je prenais des kimonos anciens que je drapais, 
que je torturais, que je surpiquais.Au moment de finir mes études à Barcelone, mon maitre de thèse m’a dit: 
“je ne vous demande pas de faire une thèse académique, scolaire, je vous
 demande une pratique de coupe.&#38;nbsp; Pour cela, il va falloir travailler 10 
ans comme modéliste pour comprendre ce qu’est la construction“. J’ai 
accepté le défi et quelques mois après, j’arrivais à Paris pour les 
vacances d’abord et je suis resté. Comme on dit au Brésil, il y a un 
cheval harnaché qui est passé et je suis monté sur la croupe ! J’ai vu 
que c’était à Paris que je pourrais vraiment exercer ce métier. 
Seulement, avant de me lancer dans la création, ne connaissant personne,
 n’ayant aucune connexion, il valait mieux que j’apprenne d’abord à être
 un très bon technicien, que je maitrise bien toutes les techniques de 
couture, pour envisager plus tard la conception. En 12 ans, j’ai 
travaillé pour plusieurs maisons de couture, comme modéliste, comme 
ouvrier qualifié, comme chef d’atelier… Et c’est seulement à 40 ans que 
j’ai décidé qu’il était temps que je raconte ma propre histoire. J’ai 
monté ma société fin 2002. Je pensais que le Brésil ne m’avait jamais 
vraiment marqué. Avec le temps, pourtant, je me rends compte que la 
palette de couleurs que j’emploie est très minérale. Je viens d’une 
région de mines, le Minas Gerais. La palette des couleurs y est plutôt 
grise, voire noire. Je suis finalement influencé par ces couleurs 
sourdes loin du folklore très coloré des tropiques. Là-bas, quand il 
fait très chaud, l’été, le soleil est tellement fort qu’il grise les 
couleurs. La nature et toute la gamme des verts deviennent grises, 
seulement ponctuée de couleurs vives. Jaune, violet… Finalement, je peux
 dire aujourd’hui que cette culture un peu hybride, 1/3 européenne, 1/3 
indigène, 1/3 africaine, est la base de ma personnalité.

Tu ne m’as pas beaucoup parlé de ton enfance ?

J’étais un petit garçon hyper angoissé. J’avais peur de tout. J’avais 
peur de la vie. J’avais une angoisse qui me rongeait de l’intérieur. Le 
vêtement aussi était une source d’angoisse parce que c’était un terrain 
interdit à la maison. On habitait une grande maison avec un jardin qui 
donnait sur la rue et derrière, il y avait une arrière-cour et il y 
avait les communs où les femmes de service habitaient et une des 
chambres était l’atelier de couture dont je parlais tout à l’heure. Nous
 n’avions pratiquement pas le droit d’y aller. C’était le domaine des 
personnes qui travaillaient à la maison et c’était aussi un univers très
 féminin. J’étais à la fois effrayé et fasciné par ce monde. J’étais un 
garçon hyper solitaire. Hyper maladroit. Quand on devait jouer au foot, 
j’avais un mal fou avec la coordination des mouvements de mes pieds. Je 
ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas attraper le ballon avec les
 mains. Comme j’étais très mauvais, on m’a mis comme ramasseur de 
ballon. Ça ne m’allait pas du tout. Heureusement,&#38;nbsp; j’ai commencé à 
nager.&#38;nbsp; Cela me convenait bien mieux, un sport individuel !J’ai été un excellent&#38;nbsp; élève et comme la plupart des bons élèves, 
j’étais très angoissé par l’école. J’avais de très bons résultats et 
j’ai été totalement autonome dès l’âge de 10 ans. Je n’avais besoin de 
personne pour m’aider. Mais il y avait ce sentiment d’abandon et de 
solitude profonde malgré ma nombreuse famille (16 personnes vivaient 
sous le même toit). Il y avait toujours beaucoup de monde à la maison 
mais j’étais hyper isolé.


Tu étais le petit dernier ?

Non ma mère a eu 10 grossesses, je suis la 7ème grossesse mais le 6ème enfant (elle en a perdu un). Après moi, il y en a eu 3.


Beaucoup de créateurs ont été influencés par une femme 
proche (la mère, une grand-mère, parfois même par l’absence de la mère…)
 qu’en est-il pour toi ?

Dans notre milieu social, on croisait des gens très très riches. Mon 
père avait une situation très confortable, très privilégiée, mais il 
avait quand même 9 enfants à charge, inscrits dans des écoles privées. 
Il y avait beaucoup de réceptions, de mariages… Ma mère était très 
débrouillarde. Elle s’était constitué des “uniformes“. Quand on allait 
dans ces soirées, j’observais que toutes les autres femmes portaient des
 robes brodées, des drapés… Ma mère ne s’habillait pas comme ces 
femmes-là. Elle considérait que pour avoir une robe drapée, il fallait 
avoir un très bon couturier, qui sache le faire, sinon on avait 
l’impression de porter un rideau de douche, que la broderie pouvait être
 vite vulgaire, vous faisant ressembler à un sapin de Noel. Elle 
préférait porter des choses plus strictes. Elle avait quelques bijoux (à
 chaque fois qu’elle avait un enfant, mon père lui offrait un bijou, 
donc elle en avait 10). Et avec ça, elle faisait son mix. Elle 
inventait. Elle prenait un chapeau, elle enlevait le bord, elle 
retournait la calotte. Elle décousait une robe… Elle se débrouillait. 
C’était une femme très douée et elle avait une bonne couturière. Je 
trouvais qu’elle avait raison d’aller vers cette sobriété, avec cette 
recherche de ligne, de silhouette, plus que d’effets. Mon père, qui 
était un esthète, ne l’a jamais contrariée. C’était un couple qui 
fonctionnait bien. Ils étaient très amoureux, ils avaient une admiration
 mutuelle. Mon père comprenait parfaitement comment un vêtement était 
cousu. Il allait chez son tailleur faire faire ses costumes et il savait
 quand un vêtement était mal coupé, quand il tombait mal. Comme je l’ai 
dit plus tôt, la couture était une activité très présente à la maison. 
J’avais 4 soeurs. Il y avait 4, 5 ou 6 mariages par an et, chaque fois, 
il fallait habiller toute cette troupe. Je pensais que nous étions les 
cousins pauvres parce que nous n’avions pas les moyens de porter ce que 
les autres portaient mais quand j’ai commencé ce métier, je me suis 
rendu compte de l’importance de l’éducation que j’ai reçu: “less is 
more“. Très peu d’effet et les couleurs qu’il faut maitriser avec 
beaucoup de sagesse. En dépit des conflits et des différents que j’ai pu
 avoir avec ma mère, elle m’a beaucoup appris. À l’age de 10 ans, à la 
fin de l’école primaire, c’était la mode du tie &#38;amp; die, elle avait 
fait quelque t-shirts pour mes soeurs et pour ses amies. On avait des 
cousines fortunées qui avaient trouvé ça intéressant et lui avaient 
passé commande. Elle en a fait un petit business. Moi, j’étais tout le 
temps collé au fourneau pour mélanger les couleurs. Elle m’avait appris 
les formules qu’elle connaissait et m’avait envoyé chez un allemand qui 
avait une droguerie en centre ville où il vendait des pigments de très 
bonne qualité. Il m’a montré comment faire la gamme de couleurs, m’a 
appris les différentes combinaisons, d’autres formules, les dosages, les
 temps de prise… J’ai fait ça pendant 3 ou 4 mois. J’allais 2 fois par 
semaine acheter des pigments et des tissus. Je partais en bus et je 
revenais à pied pour économiser l’argent du bus. Avec l’argent que j’ai 
gagné, j’ai pu partir en vacances 3 semaines, je me suis acheté une 
montre, une paire de raquettes de tennis de plage et un ballon en cuir. 
C’est la première fois que j’ai vraiment travaillé. À 10 ans, j’avais 
compris ce qu’était le travail et qu’on pouvait gagner sa vie avec ce 
qu’on aimait faire. Ça a été une expérience très forte de mon enfance. 
J’étais très complexé par rapport à mes frères plus âgés. Ils avaient 
plus de panache. J’ai toujours vécu dans leur ombre. Il m’a fallu 
beaucoup de temps pour me libérer de cette enfance. Les études m’ont 
sauvé. Et le sport. Je pouvais nager 10 km par jour.


Tu avais commencé par des études d’ingénieur, puis d’architecte…

Dans cette famille très traditionnelle, les garçons pouvaient faire 
médecine pour être de préférence chirurgien, faire du droit pour être 
dans la haute magistrature, ou ingénieur des ponts et chaussées. À 17 
ans, je passais mon bac et les concours des grandes écoles, mais je ne 
me voyais dans aucune case. J’ai opté pour ingénieur des mines. Je 
pensais à tort que cela pouvait être un peu plus drôle que les Ponts 
&#38;amp; Chaussées. J’ai intégré l ‘école et ça a été un vrai cauchemar. 
J’ai craqué. Une fois de plus, mon père est intervenu. Il m’a dit: 
“Quand je vois ta calligraphie, je suis certain que tu peux dessiner“. 
Il m’a apporté quelques livres de dessin et je me suis mis à dessiner. 
J’adorais ça. Il m’a orienté vers l’architecture, ça lui semblait un bon
 compromis. Mais bon, je n’étais plus dans le peloton de tête. J’ai 
préparé le concours d’architecture que j’ai eu sans trop de problème et 
ça m’a libéré. J’y ai rencontré des personnes beaucoup plus libres, plus
 drôles, qui avaient plus ou moins rompu avec leurs familles bourgeoises
 et traditionnelles. Parallèlement, j’ai passé un concours pour un job 
dans une banque d’état. Je gagnais très bien ma vie et j’habitais encore
 chez mes parents. J’avais presque 16 salaires par an car nous 
dépendions de la bourse qui allait très bien à l’époque et on pouvait 
faire des placements. C’était les années 80. Quand je pense au Brésil, 
même encore aujourd’hui, j’ai des poussées d’angoisse très forte. Il y 
avait beaucoup de violence, une brutalité, dans ce pays qui ne me 
donnait pas envie d’y vivre.


Pourquoi l’Europe ?

L’Europe c’était le grand fantasme des anciennes colonies. Dans 
l’inconscient collectif, il y avait une espèce de nostalgie d’un monde 
révolu. Le milieu dans lequel je vivais était très europhile. Les gens y
 lisaient le français couramment ou étaient très attirés par la France. 
Mes tantes, mes grand-tantes, voyageaient tout le temps. Je me rappelle 
les avoir accompagnées au bateau. Elles partaient pendant 2 mois, elles 
traversaient l’Atlantique, elles restaient 2 mois sur place et quand 
elles revenaient, il y avait une odeur particulière quand on ouvrait les
 malles et les cadeaux. Depuis tout petit, j’avais envie d’aller là d’où
 elles revenaient. Les États-Unis ne m’ont jamais attiré alors que ma 
génération voulait vivre le rêve américain. Moi, j’écoutais ce que mes 
tantes me racontaient des villes comme Paris, Londres, Rome… Il y a 
toujours eu ce fantasme européen.&#38;nbsp; Mes parents étaient extrêmement 
orientés vers la culture européenne.


Toutes les bifurcations de ton parcours donnent-elles une couleur particulière à ton travail?

Mon travail, c’est une recherche d’une géométrie euclidienne (le carré, 
le rectangle, le triangle, le cercle) dans les courbes que l’on retrouve
 dans la nature. Le meilleur exemple, c’est quand tu regardes un jardin 
japonais à vol d’oiseau. Tu vois les pans des toitures, des pans 
rectangulaires, des rectangles coupés par des triangles que l’on appelle
 les pans des eaux. Et autour, les jardins avec des formes très 
organiques. C’est un mélange de la ligne et de la courbe. Le cercle pour
 moi reste une ligne et la spirale, une ligne en 3 dimensions. Pour ce 
qui est du persona, après 17 ans d’expérience en création, je me pose la
 question: est-ce qu’il y a quelqu’un, un persona, qui pourrait 
illustrer ce que je fais? Je commence à voir des bribes d’intuition. Ce 
n’est pas encore clair. L’idée de l’homme est très précise pour moi: 
c’est un homme hybride, libre, qui a traversé les âges. La question de 
la femme, je ne sais pas trop parce que je suis encore très perturbé par
 cette image de ma mère qui m’a beaucoup impressionné mais qui m’a aussi
 fait beaucoup de tort pendant mon enfance et mon adolescence. C’est un 
modèle féminin qui m’a fasciné mais qui m’a aussi terrorisé. Le modèle 
masculin est plus clair. Mon père était un homme très doux, très 
intelligent, très perspicace. Il ne me mettait pas du tout en danger. Ce
 que je fais par rapport à la mode est très psychanalytique. C’est 
vraiment la théorie freudienne: le père et la mère. Et je suis en plein 
milieu et je ne sais pas de quel côté pencher. Peut être que, 
maintenant, je sais qu’il ne faut pencher d’aucun côté. Il faut rester 
au centre, inébranlable, quoi qu’il arrive. Et laisser la tornade 
tourner autour. C’est peut être ça la conclusion de toutes les analyses 
que j’ai pu faire depuis l’âge de 19 ans. La conclusion c’est ça, il ne 
faut pas se laisser impressionné par la périphérie, il faut rester au 
centre. Je crois aussi que l’identité n’est pas unique, elle peut bouger
 tout le temps. Il n’y a pas un homme et il n’y a pas une femme. 
Nous-mêmes, en tant qu’être humain, nous sommes plusieurs personnes tout
 au long de notre existence. Je ne suis plus aujourd’hui la même 
personne que j’étais à 30 ans. Je crois que quand on fait ce métier de 
la mode, c’est très important de laisser le persona vieillir. On ne peut
 pas figer comme certains couturiers le font, parce qu’ils ont, je 
pense, une relation œdipienne très forte avec leur mère. Ils figent leur
 mère dans l’histoire de leur vie et passent leur temps à rechercher 
cette image. Moi, c’est tout le contraire. La mère pour moi, c’est 
l’épouvantail qui m’a fait aller vers des choses plus évoluées.


Y a-t-il d’autres personnes qui t’ont influencé? Architectes, designers, artistes…?

Il y a quelqu’un que j’aime beaucoup, c’est Jean Prouvé. La manière dont
 il fait les meubles et son travail à l’Observatoire de Paris. De temps 
en temps je regarde les solutions de détails de ses meubles, comment le 
bois est coupé… Charlotte Perriand est aussi très présente dans mes 
créations. Mais peut être que la plus forte influence c’est Giorgio 
Morandi. Rien que d’y penser, j’ai les larmes aux yeux. Il a su 
magnifiquement exprimer les heures de la journée, la lumière. Il prend 
toujours les mêmes éléments, le même beurrier, les mêmes carafes, les 
mêmes tasses… Ce sont toujours les mêmes objets vus à des moments, des 
saisons différentes, avec des lumières différentes. C’est d’une 
subtilité, d’une beauté qui est très difficile à exprimer à travers des 
collections de vêtements où on est obligé de changer tout le temps, 
d’apporter des nouvelles formes. J'aime chez Morandi cette constance du 
sujet et cette inconstance de la lumière. Ces deux paramètres rendent 
son œuvre unique. Il est très présent chez moi, mais pas de manière 
formelle, c’est l’inspiration profonde. Sinon, l’Espagne et surtout la 
culture du flamenco. La musique, les costumes, le monde des gitans, 
Garcia Lorca, Manuel de Falla. Cette musique me met en transe. Quand je 
vois les volants s’envoler, ça me rend dingue. Quand ils tapent, les 
“tablado“, tout remonte, j’entre en transe. La gamme de couleur noire 
que je retrouve chez Velasquez, Goya, Zurbaran… Tous ces peintres du 
17ème ou du 18ème siècle espagnol m’ont beaucoup appris et ce grâce a 
une personne extraordinaire&#38;nbsp; avec qui j’ai travaillé qui était chez 
Balenciaga avant la fermeture : Juliette Cambusarno. Elle était première
 d’atelier à l’atelier tailleur. Elle m’a donné plein de pistes pour 
décrypter le travail de Balenciaga et elle m’avait dit : “la clé majeure
 est dans la peinture. Il faut voir les tableaux de Goya, de Velasquez, 
du Greco, pour comprendre Balenciaga“. Et en effet , quand j’ai vu la 
gamme de noirs, teintés de bleu, de vert, de rouge, j’ai trouvé ça 
fascinant, comment il a su si bien exprimer la culture espagnole à 
travers sa mode qui était très austère. Tout sauf drôle. Mais très osée 
quand il mettait du rose à côté du vert et du noir. C’est quelque chose 
qu’à l’époque on ne faisait pas en France. Mes influences sont très 
diverses mais à un moment donné, je fais mon cocktail, le trait d’union 
restant le kimono japonais. Je l’utilisais entre autre pour dédramatiser
 la haute couture avec son côté “casual“ : sortie de bain, vêtement pour
 dormir, vêtement d’apparat, vêtement de cérémonie… ça reste toujours le
 même patron mais l’image change selon la circonstance. C’est l’histoire
 du signe et de la sémiotique. Tu as le signe, tu as l’objet et ce qu’il
 veut dire, ce qu’il représente. C’est grâce au kimono japonais que 
j’arrive à conjuguer à ma manière toutes ces influences tous azimuts.


Il y a quand même une similitude. Tu parles du kimono qui
 reste unique bien qu’adapté à toutes les circonstances et Morandi qui 
fait toujours la même chose sous des lumières différentes ?

Oui c’est vrai. Dans la construction des tableaux de Morandi, il y a une
 verticalité. C’est encore plus flagrant dans ses dessins. Comment il 
hachure ses ombres pour découper l’ombre et la lumière, on a de vraies 
verticales blanches apposées aux verticales hachurées. Et le kimono, 
c’est une base carrée qui renvoie aussi à la verticalité. Les lignes 
sont verticales, le col est vertical, les pans sont verticaux, et 
pourtant quand on mesure une pièce de tissus pour un kimono, on retrouve
 un module carré en divisant la longueur par la largeur. Ce sont aussi 
les proportions d’un tatami: 2 carrés, 90x180. Le plan d’une maison 
japonaise part de tatamis assemblés avec parfois un carré au milieu de 
la pièce, c’est l’élu du foyer. C’est là où l’on fait chauffer l’eau 
pour le thé.


Qu’est ce qui t’inspire aujourd’hui ?

Le désordre urbain. Le chaos urbain. Je suis frappé par le désordre de 
notre ville, Paris. Les poubelles éventrées… Maintenant moins parce 
qu’il y a forcément moins de monde dans les rues. Les Velibs abandonnés,
 les trottinettes sur les trottoirs, les vélos qui flottent le long de 
la Seine… La barbarie urbaine. C’est la chose qui m’impressionne le 
plus. Ça m’impressionne et ça m’inspire pour dessiner parce que je 
brutalise le trait du dessin. J’épaissis les traits noirs, je renforce 
les aplats, je fais éclater les ombres… ça donne un coup de pied dans la
 fourmilière. Ce désordre secoue le cocotier.


As-tu des muses ?

Je me suis interdit ce genre de choses, ce genre de frivolités. Je ne me
 suis pas autorisé à franchir la barrière et à aller au-delà du féminin.
 J’ai toujours gardé un aspect un petit peu austère, un peu plus 
masculin. Pourtant quand je me lâche, les choses peuvent aller très loin
 en sensualité. Quand je drape, quand je lâche la taille, quand je 
déboite les épaules… J’ai toujours eu beaucoup de mal avec la caricature
 du couturier. Ça m’a toujours un peu énervé ce côté un peu affecté. Je 
ne me suis jamais identifié à cette univers là. J’ai travaillé avec des 
gens très importants, Gaultier, Castelbajac, Galliano, Kenzo, Agnès b…. 
Kenzo par exemple, il n’avait pas de muses. Gaultier oui, c’était très 
BD, Madonna, il y avait toujours des personas. Galliano aussi.


De toutes ces expériences là, laquelle t’a le plus marqué ?

Celle que j’ai eu avec Madame Juliette Cambusarno. C’était très dur. Moi
 j’avais déjà plus de 30 ans. J’étais ouvrier dans cette boite. Elle 
était très sévère avec nous mais elle était très intelligente, une femme
 très cultivée. Je me rappelle un jour, je devais coudre une agrafe et 
ça ne marchait pas. Elle m’a dit: “Gustavo, vous êtes architecte? Quand 
vous mettez un poteau sur une poutre, cette poutre tient dans le mur, 
sinon ça va s’écrouler. Et bien c’est pareil. L’agrafe prend appui sur 
le tissus, la base du tissus, et la contre-agrafe sur l’autre partie. Et
 si on tire de chaque côté, ça ne décroche pas. C’est comme 
l’architecture.“ J’ai travaillé avec elle pendant presqu’un an et demi. 
Les conditions étaient super dures. On était sur le tabouret. On avait 
pas le droit de prendre le café ni le matin, ni l’après-midi. On devait 
fermer sa gueule et tirer l’aiguille. Mais, je voyais cette femme faire 
les toiles et j’étais émerveillé par la vitesse à laquelle elle faisait 
tourner le tissus pour obtenir des lignes. Moi, j’étais en train de 
coudre et en même temps je la regardais faire les toiles. Elle était 
très dure mais j’ai appris beaucoup. Avec Castelbajac, j’ai appris le 
sens de la dérision et aussi que tout est possible. Il n’avait peur de 
rien. Un jour, au restaurant, il a planté son crayon dans son plat de 
pâtes: “Voilà, je voudrais que la fille sorte d’un plat de pâtes. Tu as 
compris?“ Il a fait un polaroid et il m’a dit: “C’est le manteau que tu 
vas faire pour le défilé !“ et ça a été le final. Il avait cette 
spontanéité, ce génie du moment. C’était à moi de trouver les solutions.
 Chacun de ceux avec qui j’ai travaillé m’a marqué, à sa manière. 
Galiano, Kenzo, Gaultier, Agnès b. … Mais j’étais trop autonome. Je 
savais que j’étais de passage, ça faisait partie de ma stratégie 
professionnelle. Je ne voulais pas appartenir à une maison. La maison 
dont je me suis senti le plus proche, c’est Hermès, surtout quand il y 
avait Pascale Mussard. Mais je ne voulais pas être adopté par une 
nouvelle famille. La mienne me suffisait.


Quel est ton processus créatif ?

Je suis un gros dormeur mais quand je me réveille la nuit, je dessine. 
Ou au petit matin. je dessine mes rêves sans chercher la cohérence. Je 
remplis des cahiers de dessins à n’en plus finir. Je dessine, je 
dessine, je dessine… Mais je ne regarde jamais ces dessins. Généralement
 quand je tombe sur un livre d’histoire ou d’histoire de l’art, et qu’un
 sujet me plait particulièrement, je cherche à l’approfondir et une fois
 que je comprends la problématique que l’auteur est en train de traiter,
 je l’utilise dans mon travail. Si je trouve qu’il y a une résonance 
entre la problématique de l’auteur et ce que je vis à ce moment là, 
cette concordance, cette résonance, fait que mon travail va tourner 
autour de ça.


Tu as un exemple ?

Là, je suis en train de lire un livre sur la vie d’une esclave africaine
 en Angola qui subit un procès de l’Inquisition pour bigamie. « Pascoa 
et ses deux maris. Une esclave entre Angola, Brésil et Portugal au XVIIe
 siècle », de Charlotte de Castelnau-L’Estoile. Elle cherche par tous 
les moyens à prouver qu’elle n’était pas bigame parce que le premier 
mariage qu’elle avait contracté en Angola n’avait pas de valeur. Il n’y 
avait pas eu de contrat. Un échange d’anneaux mais pas de contrat selon 
les règles du Concile de Trente. Elle l’explique aux inquisiteurs qui ne
 veulent bien évidemment rien entendre. Au fur et à mesure que je lis ce
 livre, il y a une révolte qui nait en moi. Il faut dire que je viens 
d’une famille esclavagiste. Les ancêtres de mes parents avaient tous des
 esclaves. L’esclavage est un sujet qui me bouleverse. C’est la plus 
grande injustice. Se servir de quelqu’un, comme main d’oeuvre, comme 
propriété. Quand une esclave a un enfant, son enfant, garçon ou fille, 
appartient au maitre. Donc ce livre suscite énormément de colère. Il y a
 3 questions: il y a la question de l’esclavage, le fait que ce soit une
 femme, et une femme noire. Le mouvement féministe ces dernières années 
m’interroge aussi sur mon travail. Que faire des symboles d’une féminité
 qui m’est chère comme les talons hauts, la jupe crayon… mais qui 
emprisonnent la femme ? Comment libérer tout cela sans tomber dans des 
anachronismes tout en restant dans le monde contemporain ? C’est une 
équation compliquée. En cette période de confinement, dire à une femme 
de porter des talons, des bas en soie… elle te les balance à la figure. 
Elle veut être en jogging chez elle, elle est tout sauf en 
représentation. 


Tu développes des modèles unisexe depuis toujours, pourquoi ?

Quand je crée un modèle féminin sur un mannequin féminin, je n’aime pas 
quand il renvoie l’image de la femme “vase“. Les vêtements coupés à la 
taille. Donc je prends ce vêtement, manteau ou chemise, et je le mets 
sur un corps masculin et j’essaie d’effacer les lignes trop sinueuses. 
Après je le remets sur le mannequin féminin. Déjà, je déteste les 
vêtements minuscules, où le corps n’existe pas, où les bras sont très 
fins… je déteste faire des vêtements pour des mannequins de taille 34. 
J’aime faire des vêtements pour des vrais gens. C’est pour ça que je 
n’ai pas un idéal de femme. il y a plusieurs femmes autour de moi, comme
 il y a plusieurs hommes. Il y a en moi une entité féminine. Je ne vois 
pas quelle forme elle a mais je sais qu’elle existe. Ces collections 
sont une manière de faire mon portrait. D’ailleurs, ces vêtements, je 
peux les porter tous.


Pourquoi vouloir effacer la silhouette féminine ?

Parce que je trouve que c’est une caricature de la femme! La femme n’est
 pas que ça. Ce qui me plait chez les femmes, c’est une pensée plus 
virile, plus volontaire, plus affirmée. Ça me gêne une femme qui se sert
 de ses formes pour un jeu de séduction ou une pseudo-fragilité. 
Pourtant, j’ai fait des choses très construites que les femmes 
adoraient, qui marquaient un peu la taille, qui emboitaient les épaules…
 Je sais faire et je le fais très bien. Mais à un moment donné, tu dois 
choisir. Tu ne peux pas aller partout. Surtout quand on est modéliste, 
on a une palette beaucoup plus ouverte par rapport à celles et ceux qui 
ne maitrisent pas ces techniques et sont par voie de conséquence limités
 dans leur discours. Il y a un discours chez moi, mais après, il y a la 
pratique et la pratique, c’est la réalité de l’atelier. Je prends un 
tissus, je le projette sur un mannequin, je peux tout faire. Ce n’est 
pas de la fierté mal placée. J’ai cette capacité. Parce que j’ai été 
modéliste pendant longtemps et pour des gens très différents. J’ai fait 
des corsets pour certains, des maxi manteaux pour d’autres. J’ai appris à
 faire des choses très différentes.


Le cuir est très important pour toi. Comment envisages-tu l’utilisation du cuir alors que la consommation devient vegan ?

Je suis obligé de me plier. Je ne peux pas aller à contre courant. En 
sachant que les vegans remplacent le cuir par du simili cuir. C’est du 
plastique. Pour moi, c’est encore pire pour la planète. Quand je vois le
 désastre qu’est la culture du coton ! On peut parler de la laine aussi,
 des méthodes de tonte des moutons ! Les vers à soie aussi…&#38;nbsp; L’industrie
 du textile et de l’habillement pollue énormément. Je trouve qu’il y a 
une certaine hypocrisie par rapport au cuir. L’autre jour j’écoutais une
 émission d’un médecin spécialiste en démologie (ensemble des sciences 
qui concernent le peuple et son environnement). Quand on a découvert les
 problèmes avec les élevages de visons au Danemark, ils ont du en tuer 
18 millions pour limiter la propagation du coronavirus. Il a dit: “ces 
cultures intensives sont un vrai danger pour l’environnement“. C’est un 
argument que je peux entendre. Arrêtons ces élevages intensifs de 
bovins, de caprins… La question du textile n’est pas réglée. Le coton, 
la soie, la laine, on n’en parle pas assez. On n’a pas inventé de fibre 
qui puisse les remplacer. Je pense qu’actuellement, on est au milieu 
d’un vrai tremblement de terre.


Quelles seraient pour toi les pistes de développement durable?

D’abord, le recyclage. C’est une piste que je veux développer. J’ai 
commencé à le faire avec les kimonos et les foulards. Prendre des 
vêtements existants et les retravailler. Pour que ça marche, il faut 
conjuguer le passé (les vêtements existant) et le présent (la matière 
vierge). On peut aussi récupérer des stocks de matières. Mais il ne faut
 pas non plus se faire trop d’illusion, on va devoir relancer une 
économie. Si on n'achète plus de matières, on casse une industrie. Il y a
 un équilibre à trouver. Je n’ai pas la solution mais cela fait partie 
de mes recherches. Il y a aussi la dimension humaine. La machine à 
coudre par exemple, c’est la pire des choses qu’on ait pu inventer. Ça 
prend un temps fou !&#38;nbsp; Tu es là assis à pédaler… Pourtant j’adore ! Pour 
moi, c’est presque méditatif, mais quelqu’un qui fait ça toute la 
journée, qui ne fait que ça, c’est abrutissant. La machine à coudre a 
été inventée si ma mémoire est bonne en 1830 ou 32 et, à ce jour, on ne 
l’a pas faite évoluer. On a juste inventé un crochet pour la canette. 
C’est un outil tel qu’il a été inventé par Singer à l’origine, on 
l’utilise de la même façon. Ok, on a mis un moteur mais 
fondamentalement, elle n’a pas évolué tant que ça. Pour faire un 
vêtement, tu coupes et tu assembles. Plus il y a de coutures, plus il y a
 d’assemblage. J’ai réussi, en jouxtant les patrons, à ce qu’il y ait le
 moins de coutures possible. Mais malgré tout, ça prend un temps fou et 
ça a un coût énorme. Là, je suis en train de faire des pantalons. Faire 
des pantalons, c’est presqu’aussi long que de faire des vestes. Le prix 
du pantalon ne peut pas dépasser un tiers du prix de la veste parce 
qu’il ne porte pas sa valeur. Mais pour faire un beau pantalon, bien 
fini, que tu as envie de porter, avec de belles finitions à l’envers, ça
 prend du temps et ça ne se voit pas. On est actuellement entre deux 
mondes : le monde à venir n’existe pas encore et le monde révolu 
agonise. Quand j’étais en Espagne pendant mes études, mon maitre de 
thèse m’a fait travailler sur Vladimir Tatline, un plasticien de la 
révolution Bolchevique pour qui l’homme révolutionnaire après 1917 ne 
pouvait pas s’habiller comme à l’époque du tsar. Il a donc fait une 
recherche sur le vêtement. Il a pris une planche de coupe de veste de 
tailleur (je ne sais plus combien il y avait de morceaux) et il a 
assemblé tous les morceaux comme un kimono. Il y a aussi l’italien 
Thayaht, qui a fait la combinaison (TuTa) dans le mouvement futuriste. 
Tous ces hommes, dans cette période révolutionnaire, au début des années
 20, avant que Staline arrive au pouvoir, ont participé à la période la 
plus productive de la révolution soviétique. J’ai l’impression qu’on 
traverse un moment similaire avec la pandémie, la crise économique, 
sociale, éthique. On a l’opportunité de mettre en place quelque chose de
 différent.


Dans tes vêtements, les notions de confort et d’habitabilité semblent très importantes, comment tu les définies?

Ce que j’ai retenu des vêtements d’Issey Miyake c’est que ce n’était pas
 le vêtement qui l’intéressait, ni le corps, mais l’espace entre le 
corps et le vêtement. J’aime qu’il y ait de l’espace entre le corps de 
la personne et le vêtement. C’est très important cette ampleur, cette 
manière dont le corps bouge d’un côté et le vêtement de l’autre, l’idée 
d’un vêtement ample qui ne va pas contraindre le corps. J’aime aussi les
 vêtements qui sont issus du langage militaire. Les manteaux qui sont de
 vraies carapaces, des protections, comme des tanks. Tu les portes pour 
te donner une vraie protection physique, une protection morale, sociale…
 Ils te donnent une attitude, une posture. Ce sont des abris, un 
habitat. Ça renvoie à ce que je disais au départ: associer architecture 
et vêtement. La tente est quelque chose qui m’intéresse également. Tu la
 roules, tu pars avec, tu t’installes ailleurs. C’est le vêtement du 
nomade. J’aime cette idée de vêtement et de personne en mouvement. Ce 
que je recherche lorsque je mets un vêtement sur le mannequin, c’est de 
retrouver l’idée de mouvement. Je n’aime pas les choses statiques, 
figées. Dans la construction d’un manteau, je crée le mouvement avec les
 lignes de couture qui parfois tournent en courbe ou en spirale. Ça crée
 une dynamique visuelle et on a l’impression que la manche va se plier 
naturellement, accompagner le bras avec aisance. L’idée de mouvement, de
 confort, c’est très important. Je déteste être gêné aux entournures.


Tu as une pièce favorite à part le kimono ?

Le manteau. Parce que c’est la pièce qui recouvre. C’est le toit. C’est 
la pièce qui vient par-dessus. Selon que tu la gardes ouverte ou fermée,
 tu dis des choses différentes. C’est une pièce que tu mets par-dessus 
un simple T-shirt ou avec une veste ou avec un pull… C’est la pièce qui 
m’impressionne le plus.


À quel niveau ?Visuel. Les manteaux du soir en haute couture, par exemple, c’est très 
impressionnant. Ils ne servent qu’entre le moment où tu quittes la 
voiture et celui où tu arrives au vestiaire. Ils ont une durée 
d’utilisation très éphémère ! 15 mn au plus, selon la file d’attente à 
l’entrée de la soirée et peut être 30 à la sortie. Pourtant, c’est une 
pièce très forte. J’ai beaucoup étudié les dessins de mode des années 
30-40-50, surtout ceux de l’illustrateur Eric dont j’adore le travail. 
Les manteaux du soir y ont un rôle capital. Maintenant on ne fait plus 
ça du tout. Le chic du chic, c’est d’enfiler un cardigan en laine, un 
manteau d’homme, un trench, sur une robe du soir.&#38;nbsp; Ces codes sont 
révolus. Mais on n’a toujours pas réglé le problème de la chaussure à 
talon ! La grosse différence entre les hommes et les femmes, c’est que 
les femmes vivent la féminité, les hommes se contentent de la regarder. 
C’est très différent d’être acteur ou observateur. L’acteur sais dans 
son corps la contrainte que cela représente : marcher à petits pas, 
faire des gestes mesurés, ne jamais être assise avec certaines jupes, 
être toujours en posture de représentation… Un homme admire ça. La 
beauté féminine qui en ressort est magnifique mais on oublie la 
contrainte. Les femmes ne se rendent souvent même plus compte de la 
contrainte. Certaines ne sentent même pas les conséquences désastreuses 
d’un talon de 11 cm sur leur colonne vertébrale. Les hommes ne peuvent 
pas comprendre ça. Au Brésil on dit que les piments dans le derrière des
 autres ne brulent pas. C’est très vulgaire mais très vrai. Jusqu’à il 
n’y a pas très longtemps, la mode était commandée par les hommes. Les 
femmes à la tête des maisons de mode, c’est très récent et beaucoup de 
femmes n’ont pas fait la révolution du plat. Sonia Rykiel avait des 
chaussures à talon compensé, donc hautes quand même, un peu japonaises. 
L’inversion des rôles est très récente dans l’histoire du costume. Je 
comprends qu’il y ait une résistance énorme par rapport à ça. Ça renvoie
 à une idée de la femme soumise aux hommes. Et il faut en tenir compte 
maintenant.


Peut-être faut-il s’en remettre à l’interprétation des clients ?

Quand on fait un projet d’architecture, on reconnait la patte de 
l’architecte mais c’est l’usager, l’habitant, qui va donner à cette 
maison une personnalité. Je me positionne encore comme un architecte. Ça
 synthétise tout ce que je dis. C’est pour ça que si je fais de la 
broderie, je la ferai comme un ornement, comme en architecture. Ce ne 
sera pas de la décoration. La décoration, c’est la personne qui occupe 
la maison qui la choisit : les tableaux, les meubles, les miroirs…. 
L’architecte crée un cadre d’ombre et de lumière, mais son rôle est 
celui d’un relai. C’est un truc que j’ai bien appris quand j’étais 
nageur. Dans mon métier aussi, c’est une histoire de relai. Une fois que
 les vêtements sont faits, la boutique l’interprète en créant des 
silhouettes pour sa vitrine, ou encore la rédactrice de mode qui va 
mettre en scène les photos pour son magazine, ou même l’influenceuse qui
 va les porter sur son compte Instagram. Ce n’est plus moi, ça ne 
m’appartient plus. Je crois avoir vraiment cette humilité. Je n’ai pas 
la prétention d’être présent jusqu’au bout de la chaine. Les grandes 
marques vendent des silhouettes de la tête aux pieds, y compris la 
palette de maquillage. Je n’ai jamais cru à ça. Le truc qui m’a plu 
quand j’ai commencé à faire ce métier, c’est quand les boutiques multi 
marques me disaient avec qui ils me présentaient. “On te met à côté de 
Rick Owens, de Carol Christian Poell, d’Ann Demeleumeester… ça marche 
très bien parce qu’on peut mélanger“. J’ai toujours aimé cette 
ouverture, cette proximité. J’ai presqu’envie de ne pas travailler des 
thèmes complets, de toujours laisser une brèche pour q’une marque 
complémentaire vienne se greffer. Et pour que la personne qui vient nous
 acheter se sente libre de mélanger avec d’autres pièces. J’espère que 
ce sera ça le monde d’après, une ouverture, de la diversité.

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		<title>Smith, Vision (S) + Les Filles de la Photo, podcast</title>
				
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		<pubDate>Sat, 19 Nov 2022 17:26:24 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	Smith, Vision (S) +&#38;nbsp;Les Filles de la Photo, podcast,&#38;nbsp;2020


	
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Apple podcast, 2020

	
Ce podcast capsule est une collaboration de Vision(S), la revue-livre The Eyes et l’Association des Filles de 
la photo, premier réseau de femmes engagées dans la vie professionnelle 
de la photographie qui souhaitent partager leurs expertises et 
transmettre leurs expériences.

Dans une société en permanente mutation, 
nous avons choisi d’aborder la question du genre dans la photographie 
contemporaine. Afin d’en explorer l’un des aspects, nous avons convié le
 photographe SMITH, qui est également le rédacteur en chef invité du 
numéro spécial de la revue-livre The Eyes « Transgalactique », sur la 
photographie, le genre et la transidentité.


Son travail dépasse aujourd’hui la seule 
photographie : cinéma, vidéo, danse, installations, nouvelles 
technologies… Déconstruction de la binarité du genre, exploration de la 
transition des corps, voilà le questionnement, le cheminement que Smith 
nous donne à entendre dans ce podcast.Merci à Aliocha Boi de Vision(s), aux équipes des Filles de la Photo, à Véronique Prugnaud et à 
l’équipe de la revue The Eyes pour le soutien, à Augustin Orsatelli pour
 le montage sonore. Corina Schack a initié ce projet, Karin Hémar lui a 
donné sa forme de podcast, j’ai conseillé Fathia Djarir à la préparation éditoriale de l’interview, Sophie Janssens et Corine Hamel en ont assuré la 
production.&#38;nbsp;
ÉCOUTER
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	<item>
		<title>Cate Blanchett, la passion est un engagement</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Cate-Blanchett-la-passion-est-un-engagement</link>

		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 16:48:54 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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		<description>
	Cate Blanchett, la passion est un engagement,&#38;nbsp;Marie Claire, 2016

C’est à Londres que je rencontre Cate Blanchett. Nous avons rendez-vous dans les salons feutrés d’un immeuble Art Déco de Marylebone. Les grandes baies vitrées laissent le soleil inonder le parquet ciré. La silhouette longiligne de Cate m’accueille en contre-jour. La voie est grave, calme, parfaitement posée. La poignée de main, chaleureuse. Le sourire bienveillant. Nous prenons place sur un canapé couleur perle. Nous sommes là pour évoquer ce que c’est d’être une femme, les doutes, les espoirs, la famille, la carrière...


Y a-t-il eu dans votre parcours un moment clé, déterminant, une rencontre peut être ?

Il y en a eu beaucoup ! Quand vous êtes dans le flot de la vie, beaucoup de choses traversent votre route, des bonnes et des mauvaises. Tout dépend de ce que vous choisissez d’en faire. Souvent, ce qui, au premier abord, semble une situation impossible, peut se révéler une source d'opportunités. Donc un moment a priori vraiment difficile, que vous vivez comme un échec, a le potentiel de vous apporter beaucoup plus que le fait de monter sur scène pour accepter un Oscar par exemple. À chaque fois que je commence un nouveau projet, je ressens la peur et le doute. Je dois toujours me remémorer l'état d'esprit dans lequel j’étais quand je l’ai accepté, tout au début. Ressentir à nouveau cet état d'excitation, de remise en question, ce sentiment d’aventure... 


Pensez-vous que le doute que vous évoquez soit un attribut particulièrement féminin ? On dit souvent que les femmes doutent davantage, qu’elles ont moins confiance en elles. 

Je pense surtout que les femmes expriment davantage leur doute. De mon point de vue, ce n'est pas une mauvaise chose. Pourquoi faudrait-il que les femmes aient exactement le même comportement que les hommes ? Notre monde ne fonctionne pas très bien, et je pense que donner plus de pouvoir aux femmes est l'un des moyens que nous avons de le rendre meilleur. Alors pourquoi les femmes voudraient-elles se comporter comme les hommes l'ont fait jusqu’ici ? Si on accepte ses peurs, qu’on les traverse, cela permet d'avancer dans la vie de façon beaucoup plus réfléchie et intelligente. On voit les pièges, on peut mettre en place des stratégies et trouver ainsi le moyen de les éviter. Si on fait ce travail d'évaluation, si on doute, alors il se peut qu’on invente une nouvelle approche. Bien sûr si les doutes et les peurs paralysent, c'est un problème. Mais si on arrive à les accepter, à les traverser et qu’on les fait siennes, avec honnêteté, alors c'est merveilleux. Je pense qu'il y a beaucoup de frime, et quelque chose d’assez cavalier finalement, dans la façon dont les hommes travaillent et créent. C'est génial par certains côtés. Le risque, c’est que ça n'aboutisse qu'à un certain type de résultat. C’est très bien, mais je pense que les femmes peuvent aussi faire les choses à leur manière sans avoir à s'excuser. Pour moi, c'est une chance et cela pourrait permettre une évolution majeure. 


Les femmes auraient donc la volonté de se comporter comme des hommes ?

Je crois en tout cas qu’elles ont le sentiment que c'est ce que l'on attend d'elles. Je ne pense pas que ce soit nécessairement ce dont elles ont envie. Beaucoup d'entre elles font des burn-out. Je crois que c'est parce qu'elles n'ont pas toujours l'espace nécessaire. Soit qu’elles n'ont pas su le créer, soit qu’on le leur a refusé. Elles n’ont pas pu travailler à leur manière. Je ne veux pas dire que les femmes sont des êtres fragiles qu'il faut traiter différemment. PAs du tout. Simplement, il me semble que dans beaucoup de domaines, il y a une vraie opportunité de faire un pas de côté et de changer la façon de faire les choses. Quand vous rencontrez quelqu'un d'une autre nationalité, quelqu'un qui a un autre héritage culturel, une autre expérience du monde, si vous l'acceptez tel qu'il est, le travail que vous ferez ensemble sera modifié par son influence. De la même façon, si vous intégrez une femme à un environnement jusque là masculin, c'est l'occasion d'effectuer un glissement, d'évoluer, d'innover dans les processus de cette organisation. 


Et vous, quand vous ressentez ces doutes, comment réagissez-vous ? Comment vous surmontez vos doutes et vos peurs ?&#38;nbsp; &#38;nbsp;

Généralement, j’essaie de ne pas m’appesantir sur mes doutes. Je les laisse exister. Je m’autorise le doute. Avant de monter sur scène, je suis pleine d’angoisse. Or, physiologiquement, l’angoisse se loge exactement à l’endroit même où réside l’enthousiasme. Du coup, je me dis: “ Je suis excitée ! Je ne suis pas nerveuse mais excitée.“ Et donc j'essaie d'utiliser cette énergie qui pourrait être négative et paralysante, et qui pourrait m'empêcher de jouer. Je l'utilise pour nourrir ma performance. Le doute peut être positif quand il vous aide à vous remettre en question. C'est en questionnant que l'on se rapproche des solutions. Mais lorsque le doute se tourne vers l'intérieur, il peut devenir handicapant. Il faut apprendre à le déconstruire. Pourquoi est-ce que je m'inquiète à ce sujet ? Pourquoi est-ce que ceci ou cela me fait peur ? Il faut être constamment en train de poser des questions. Et d’un autre côté, il faut aussi accepter les opportunités. 


Faut-il faire les choses avec passion ?

La passion est un engagement. Plus on s'engage dans quelque chose, plus cette chose nous donne de l'énergie. J’'ai une chance exceptionnelle de gagner ma vie en faisant quelque chose qui me passionne. C'est très épanouissant et cela génère encore plus d'énergie positive à insuffler dans les autres domaines de ma vie. Je ne sépare pas ma vie et mon travail. Ma vie c'est mon travail, et mon travail c'est ma vie. Pourtant, j'ai aussi des enfants, un mari, une famille. Il y a d'autres choses dans ma vie. Souvent, les femmes considèrent, ou ce sont les médias qui le leur disent, que si vous êtes une bonne mère, vous ne pouvez pas réussir dans votre travail. Du coup, si vous réussissez une belle carrière, vous ne pouvez qu'être une mauvaise mère. De mon point de vue, on ne peut pas séparer ces deux aspects. Ils sont indissociables. Donc oui, on peut avoir une carrière et être une bonne mère. Si vous interrogez n'importe quelle personne qui a réussi, quel que soit son domaine, elle vous dira qu'elle n'a pas l'impression d'être arrivée quelque part. Elle est toujours en quête de ce qui vient après. Il y a une forme d’insatisfaction en elle qui la pousse à chercher toujours plus d'aventure et de challenge. C’est ça la vie ! Si vous ne cherchez plus à vous dépasser, si vous ne vous remettez plus en question, si vous n'arrivez plus à aimer ou à faire des expériences, alors c'est fini. Je ne dis pas qu'il faut essayer d'en faire trop, mais... 


Xavier Dolan avait dit en recevant la palme d’or à Cannes:&#38;nbsp; “Tout ce que je fais, je le fais pour être aimé.” Est-ce que c'est ce que vous ressentez aussi ? &#38;nbsp;

Non, pas du tout ! 


Quelle est votre motivation ? Juste la passion pour votre travail ? 

Je ne suis pas sûre de le savoir moi-même. Je sens que je dois le faire. C’est tout. Je ne peux pas vous dire pourquoi. Je ne le fais pas pour obtenir quelque chose. J'aime l'inconnu. Je le fais parce que je ne sais pas ce qui va arriver. Je ne suis pas alpiniste, et je ne pense pas que je gravirai jamais l'Everest, mais j’aime le fait de ne pas savoir ce que je vais trouver de l'autre côté de la montagne. Toutes sortes de choses inattendues peuvent arriver. J'adore ce sentiment d’aventure. Le fait de se dire: ça c’est notre point de départ et on verra bien où tout cela nous mène.


Y a-t-il encore de l’aventure quand on a une carrière comme la vôtre ? Peut-on encore prendre des risques ?

Tout le temps. Bien sûr, j'ai quatre enfants et mon temps ne m’appartient pas toujours. Mes décisions doivent prendre en compte les besoins d'autres petits êtres. Malgré cela, je suis toujours en train de chercher la prochaine aventure. Je viens de vivre une aventure extraordinaire en prenant avec mon compagnon la direction de la Sidney Theatre Company. J’ai besoin d’être toujours dans l'action, j'expérimente, je m’implique. Je ne sais pas encore ce qu’il ya aura après. On verra.
Nous sommes interrompue par un photographes qui vient prendre quelques clichés de Cate.C'est intimidant, n'est-ce pas ? C’est pour moi l'une des choses les plus difficiles à faire. J’ai mis du temps à être à l’aise devant un appareil photo. J'ai toujours l'impression qu’une photo immortalise quelque chose… Et je ne suis ni Kate Moss, ni à Christy Turlington. Pour faire la promotion d'un film, c’est inévitable alors j'ai fini par réussir à prendre de l’aisance. Il faut dire que j'ai eu la chance incroyable de travailler avec certains des photographes les plus talentueux au monde: Irving Penn, Richard Avedon, Peter Lindbergh. Quand vous travaillez avec des photographes de ce calibre, ça vous apprend énormément, mais ce n'est toujours pas vraiment mon domaine. 


Puisqu'on parle d'image, ressemblez vous à la femme que vous voudriez être ? 

Je voudrais être plus patiente, plus calme. Je suis très active, pleine de compassion, d’amour, éprise d'aventure, mais je crois que j'aimerais pouvoir être un peu plus calme, plus immobile. 


Y a-t-il une femme d'aujourd'hui que vous admirez particulièrement ? Vous parlez souvent de Christine Lagarde…

Christine Lagarde est une femme extraordinaire. Je parle aussi d’Elizabeth Warren. J’ai beaucoup d'admiration pour son intelligence, son attention, sa pensée politique à long terme. La politique s'est transformée en obsession pour les “petites phrases” et les moments médiatiques, alors que ce qu'il nous faut c'est une stratégie qui incorpore à la fois de la compassion et une vision mesurée sur le long terme. Je pense qu'Elizabeth Warren ferait une excellente présidente. 


Vous êtes ambassadrice de l’UNHCR (Agence des Nations Unies pour les Réfugiés), quelle est la situation des femmes que vous avez rencontrées ? 

À travers mon travail avec UNHCR, j'ai constaté que la plupart des personnes les plus vulnérables, les plus à risque, sont les femmes et les enfants. Il y a beaucoup de points de convergence entre les différentes missions humanitaires des Nations Unies et, notamment, entre le bureau des femmes (UN Women) et l’agence pour les réfugiés. C'est en tout cas ce que j'ai pu constater personnellement, notamment quand je suis allée en Jordanie. Il y avait 50 000 personnes agglutinées à la frontière Syrienne, qui attendaient de pouvoir pénétrer en Jordanie. Les femmes et les enfants étaient prioritaires et passaient au compte-gouttes. Celles que j’ai rencontrées là-bas sont en pleine crise, en chute libre. Leur seule option est la fuite. Elles fuient devant la même menace qui terrifie l'Occident. Leurs choix sont très limités et leurs besoins énormes. Beaucoup d'entre elles sont seules. Leur mari a été tué ou bien elles en ont été séparées. Dans une société aussi patriarcale, où la culture dominante est par essence masculine, ces femmes risquent de mettre en place des stratégies très négatives pour faire face à leur situation: marier leurs petites filles, garder les enfants à la maison et les retirer de l'école pendant de longues périodes… Ce sont les Syriens qui devront reconstruire la Syrie, or on est en train de fabriquer une génération d’enfants sans éducation...


Certaines initiatives mettent en avant la nécessaire éducation des petites filles…

Tout dépend de l'éducation et des opportunités. Parce que notre identité de femme se forge pendant l'enfance et l'adolescence, en fonction des possibilités qui sont envisageables. Si on vous donne l'impression que l'ingénierie est hors de votre portée, vous vous fermerez déjà cette porte. Vous commencerez à dire non à des choses auxquelles vous devriez pouvoir dire oui. Notre expérience éducative est absolument primordiale. Certains continuent à croire que l'émancipation des femmes va asservir les hommes. C'est tellement rétrograde! Au contraire, il y a d'énormes opportunités pour les hommes, et dans toutes sortes de domaines, de changer la façon dont les choses fonctionnent, un potentiel d'évolution et d’innovation. À vrai dire, je pensais que cette idée était morte il y a un siècle, et pourtant elle sévit toujours. Pour que le progrès se poursuive, il faut que ces sujets restent au coeur des préoccupations politiques. Parce que oui, malheureusement, être une femme reste quelque chose de politique.

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		<title>Maxi Cohen, Into the ladies room</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Maxi-Cohen-Into-the-ladies-room</link>

		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 17:25:06 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	Maxi Cohen, Into the ladies room,&#38;nbsp;Marie Claire,&#38;nbsp;2016



	
Maxi Cohen
La nuit de l’Année 2015
@ Les Rencontres d’Arles


	
J’avais aperçu les photographies de Maxi Cohen lors des projections de la Nuit des Rencontres à Arles. Je dis aperçu parce que ces Nuits nous font déambuler dans la ville au hasard des projections et des rencontres, grisés par la nuit, le mistral et le vin rosé. Les images de Maxi m’avaient donc interpellée et, de retour à Paris, je l’avais contactée pour en savoir davantage. Maxi Cohen est une artiste pluridisciplinaire dont les films, les vidéos, les photographies et les installations traitent souvent de questions liées à l'identité culturelle, raciale et sexuelle. Depuis plus de trente ans, elle explore les secrets qu’abritent les toilettes pour femmes du monde entier en développant un projet, Ladies Room Around the World, qui célèbre le courage et la créativité des femmes tout en défendant leurs droits.

“Excusez moi, il faut que j’aille aux toilettes“. C’est en ces termes que la photographe s’éclipse lorsqu’une conversation l’ennuie ou lorsqu’elle a besoin de réfléchir. Déjà toute petite, elle avait pris l’habitude de se réfugier dans les toilettes pour rêvasser en paix. À l’adolescence, elle s’y retirait pendant les soirées étudiantes pour mieux contrôler son image et booster son estime de soi. Jusqu’au jour où elle y a emmené son appareil photo… C’était dans les années 70, elle assistait à la cérémonie de remise des prix du Miami Film Festival pour son premier film, “Joe and Maxi“, un documentaire primé qui retrace sa relation avec son père. Comme trop souvent dans ce genre de cérémonie, le dîner officiel organisé dans la salle de bal d’un grand hôtel huppé du bord de mer traine en longueur et Maxi s’ennuie ferme. Une fois n’est pas coutume, elle se retire dans les toilettes pour se soustraire aux mondanités. Là, un petit groupe d’octogénaires se livre à une véritable danse tribale, réajustant leurs corsets, repositionnant leurs faux cils… Maxi est sous le charme de l’atmosphère de franche camaraderie qui règne dans ces lieux. Elle saisit l’instant. C’est là que tout a commencé même si à ce moment précis, elle n’avait absolument pas conscience qu’elle continuerait à photographier dans les toilettes pour dames pendant les 30 prochaines années et que cette partie de son travail deviendrait l’un de ses projets artistiques majeurs. 
États-Unis, Australie, Zambie, Israël, Brésil, France, Bosnie, Japon… Partout, elle retrouve les mêmes gestes, la même ambiance, la même connivence entre les utilisatrices. Elles se remaquillent, se recoiffent, réajustent leur tenues… mais au-delà de ces gestes rituels, les femmes se parlent et partagent des choses très intimes alors qu’elles ne se connaissent même pas. Parce que Maxi photographie dans le miroir, elle s’implique dans le processus et s’inclut elle aussi dans ses images, au milieu des autres femmes, comme dans un selfie. Sa présence semble les rassurer et ces modèles improvisés se montrent très à l’aise devant l’objectif. Bien sûr, des réticences se font plus ou moins sentir, en fonction des cultures, notamment au Japon où les femmes sont plus discrètes et réservées et en France où le respect de la vie privée est un droit fondamental très ancré. Mais la plupart du temps, elles sont plutôt amusées et se prêtent volontiers à l’exercice.

Exceptionnellement, il arrive que des conditions particulières rendent l’approche plus difficile, voir impossible. Ce fût le cas au début des années 2000 lorsque Maxi se glisse dans les toilettes des Golden Globes. L’espace est immense et bondé, semé de quantités astronomiques de produits de maquillage. Maquilleurs et coiffeurs professionnels se pressent autour des célébrités. Dans l’agitation, les stars semblent ne pas faire attention à la présence de la photographe. Sigourney Weaver, Renée Zellweger, Pénélope Cruz, Shirley MacLaine se laissent photographier. Annette Bening la gratifie même d’un grand sourire très professionnel avant de lui intimer : “C’est un espace privé !“. En un instant, elle réalise qu’elle n’est pas la bienvenue. Pire, on la prend pour un paparazzi, prête à voler les plus horribles clichés. Or Maxi n’a jamais volé une image, elle n’a jamais photographié qui que ce soit sans son accord. Bien sûr, dans ce cas précis, il ne s’agissait pas de femmes ordinaires mais de célébrités, sans cesse harcelées par les objectifs, qui ont vu son travail comme une exploitation de plus de leur image. Cette expérience met Maxi très mal à l’aise et il lui faudra plusieurs mois avant de retourner dans les toilettes des femmes avec un appareil photo.

Heureusement, la fascination est plus forte. Maxi adore l’énergie qui se dégage de cette espèce de zone libre que sont les toilettes et où elle assiste à des scènes très inattendues, souvent drôles, parfois plus sombres. Il y a eu notamment un épisode en Australie dans les années 90 où elle était entrée seule dans un bar Aborigène. Un bar immense. Les hommes se tenaient debout au bar. Les femmes, au fond, assises en petits groupes, l’avaient invitée à les rejoindre puis l’avaient un peu plus tard entrainée dans les toilettes pour lui confier quelque chose que les hommes ne devaient pas entendre. Elles lui ont parlé de l’inceste qui frappait la communauté et des viols répétés qu’y subissaient les enfants, garçons et filles, et que personne n’osait dénoncer. Elles avaient vu en la femme photographe blanche, l’opportunité d’être entendues du monde entier et elles avaient choisi les toilettes des femmes pour s’exprimer. Pour Maxi, ardente féministe, c’est un électrochoc. Son travail prend soudain une tout autre dimension et pour la première fois, elle décide de filmer. Il ne s’agit plus seulement de célébrer la féminité, soudain, le support vidéo donne une voix aux femmes qu’elles croisent.

Lors d’un évènement à l’Élizabeth A. Sackler Center for Feminist Art au Brooklyn Museum, elle croise dans les toilettes la célèbre journaliste et activiste féministe américaine Gloria Steinem. En la voyant travailler, cette dernière valorise son projet et entame une discussion sur l’enjeu crucial que représentent les conditions sanitaires et les raisons pour lesquelles elles affectent les femmes en particulier. Les toilettes sont un élément stratégique de la liberté et de l’indépendance des femmes. Selon un rapport des Nations Unies* (On Sanitation and Hygiène for Women and Girls), une femmes sur trois dans le monde n’a pas accès à de vrais sanitaires. Les femmes sont les plus vulnérables. Elles sont ainsi exposées à la honte, aux maladies, au harcèlement et même aux agressions. Dans certains pays, les jeunes filles cessent d’aller à l’école tout simplement parce qu’il n’y a pas de toilettes. 

La démarche photographique de Maxi Cohen était au début purement instinctive et inconsciente : fixer sur la pellicule des moments de joie et d’intimité qui l’amusaient, la touchaient. Mais comme souvent dans toute démarche artistique, elle a peu à peu pris conscience de ses réelles motivations et elle y reconnait aujourd’hui clairement un désir féministe d’action politique: “Que se passerait-il si nous connaissions tous ces non-dits que les femmes cachent ? Quelle différence cela ferait-il ? Cela changerait-il le monde ? Comment peut-on parler de progrès si les droits des femmes les plus intimes sont bafoués&#38;nbsp;? Pour changer, il faut connaître la vérité“.











* WSSCC, We can’t wait, On sanitation and hygiene for Women and Girls, 2013



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		<title>Donna DeMari, À fleur de robe</title>
				
		<link>https://severineharzo.com/Donna-DeMari-A-fleur-de-robe</link>

		<pubDate>Mon, 28 Mar 2022 18:02:15 +0000</pubDate>

		<dc:creator>Severine Harzo</dc:creator>

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	Donna DeMari, À fleur de robe,&#38;nbsp;imagestory.fr,&#38;nbsp;2014


	
&#60;img width="1310" height="874" width_o="1310" height_o="874" data-src="https://freight.cargo.site/t/original/i/869185a67ee468267dd702c17c9fa8db58718cb08e0d11e45e257670d877b6e7/DDeMari_Mottled-on-black.jpg" data-mid="137817783" border="0"  src="https://freight.cargo.site/w/1000/i/869185a67ee468267dd702c17c9fa8db58718cb08e0d11e45e257670d877b6e7/DDeMari_Mottled-on-black.jpg" /&#62;Donna Demari
Mottled on black



	
Donna et moi, c’est une vieille histoire. Il y a quelques décennies, 
nous collaborions toutes les deux pour un magazine de mode 
particulièrement reconnu à l’époque. On était les “juniors“ de l’équipe 
et on nous a envoyées photographier des maillots de bain fin Novembre à 
Deauville ! La saison suivante, nous sommes sagement restées dans les 
arrière-cours parisiennes en plein Juillet pour shooter de longs et 
épais manteaux saluant au passage l’esprit de Corto Maltese.










Pendant ces deux saisons et un peu après, Donna et moi sommes devenues 
amies, rapprochées par une passion commune pour les chevaux. Donna était
 cavalière, je l’étais également, et venue de New York, elle cherchait 
un lieu proche de Paris où trouver une présence équine. Elle m’a donc 
accompagnée les week ends à Chérence, dans le Vexin français. Il y avait
 (et il y a toujours) dans ce charmant village français, à 70km de 
Paris, une écurie où je montais régulièrement. Donna venait avec un 
appareil photo. Je la voyais voler des images au milieu des activités 
équestres mais je n’avais jamais eu l’occasion de voir le résultat de 
ses prises de vue.














Et puis Donna est repartie vers les États Unis. On s’est écrit un peu au
 début en espérant que l’une aurait l’occasion de retrouver l’autre d’un
 côté ou de l’autre de l’Atlantique. Le temps a passé. Nous nous sommes 
perdues de vue. Il y a quelques années, nous avons repris contact via 
Facebook et en me promenant sur la toile avec elle comme fil rouge, je 
suis tombée sur ses photographies équines: simples, sensibles, 
discrètes, à fleur de peau, ses images lui ressemblent. L’absence de 
mise en scène. La lumière seule qui tourne autour de l’animal, révélant 
les reflets de sa robe, les courbes de ses formes. Et le regard de la 
photographe qui capture ces moments de grâce, les effleurant à peine, à 
l’insu du sujet principal.














Je ne savais pas que la genèse de ce travail avait eu lieu à Chérence 
pendant nos week ends équestres. Donna y a shooté, un peu, en argentique
 et puis elle est repartie vers l’Amérique, rangeant les films dans une 
boîte à chaussures sans les faire développer. Comme Vivian Maier. 
Là-bas, elle s’est mariée et, mettant entre parenthèse sa carrière 
pourtant prometteuse de photographe de mode, elle s’est isolée en couple
 au milieu des paysages sauvages des Berkshires du Massachussetts. 
L’amour n’a pas résisté à la vie sauvage mais en rangeant la maison, 
Donna a retrouvé la boîte à chaussures et fait développé les films. Tout
 était déjà là, dans ces quelques bobines en noir et blanc.










À partir de là, tout est allé très vite. Elle a continué à photographier
 les chevaux avec toute la délicatesse qui la caractérise. Ses images 
ont peu à peu été exposées dans de petites galeries locales jusqu’à ce 
que les équipes de Ralph Lauren la contacte pour lui acheter ses photos 
et les exposer dans leurs boutiques du monde entier. Il y a eu des 
commandes, des livres, d’autres expositions... 

Les chevaux ont beaucoup inspiré et continuent d’inspirer les 
photographes. Pourtant peu de livres valent vraiment le détour. Pour 
bien les photographier, il faut bien les connaître. Je pense au superbe 
Equus de Tim Flach et au Horses de Jill Greenberg. J’aime aussi et 
surtout, et depuis longtemps, les images équines de Camille Vivier. Elle
 et Donna s’intéressent plus à la beauté sensible qu’à la beauté 
plastique.

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