Sèverine Harzo

Journaliste et autrice

Sabine Weiss, Everything around you, 1814 magazine, 2022



1814 magazine, Issue 15
Opening spread, 2CV sous la pluie, Paris, 1957 by Sabine Weiss.


Paris, Octobre 2021. Le vent s’enroule sur lui-même, balayant les feuilles mortes en spirale sur le boulevard Murat. Je m’engouffre sous une porte cochère qui s’ouvre sur une cour arborée dissimulant à peine la façade de l’atelier de Sabine Weiss. C’est Laure, son assistante, qui m’accueille. Sabine est là aussi, assise dans son fauteuil, au milieu des quelques mètres carrés où tout a commencé six décennies plus tôt. Elle m’attend. De nos échanges, je garderai le souvenir de son espièglerie, de sa formidable énergie aussi, à 97 ans, à l’évocation du chemin parcouru, semé d’images toutes plus iconiques les unes que les autres. Je garderai aussi la promesse non tenue de se retrouver à la sortie du magazine pour le feuilleter ensemble. Sabine s’éteint le 28 Décembre.


À quel âge êtes-vous tombée amoureuse de la photographie ? Pouvez-vous nous en dire plus sur cette période et comment a débuté cette aventure de toute une vie ?

Je n’aimais rien d’autre. Je n’étais pas une littéraire. J’étais manuelle et visuelle. La photographie me convenait tout à fait. C’était un choix finalement assez rationnel. Mon père avait un appareil photo et très vite, j’ai voulu en avoir un. J’ai acheté moi-même mon premier appareil, je devais avoir environ 11 ans. C’était un appareil très ordinaire, en bakélite, comme on faisait à l’époque. Nous habitions alors à la frontière entre la Suisse et la France et je crois bien l’avoir acheté en France. J’ai retrouvé dans un album photo, une feuille de papier noire sur laquelle j’avais collé les photos de mon premier film et j’avais écrit “1er film fait le 10 juillet 1935 au jardin“. Il y a une photo de ma mère, très floue. Une photo de moi, très floue. Une photo de ma soeur, floue. J’avais aussi photographié ma tortue. Plein de choses comme ça, dans le jardin. C’était pas très prometteur mais petit à petit, je me suis améliorée. J’adorais la technique, les développements, les bains, la chimie. Je fuyais les études. Je n’aimais pas ça. L’école n’était pas mon truc. Un été, vers l’âge de 17 ans, je suis partie en vacances en Suisse allemande à vélo avec une amie (c’était la guerre, on ne circulait qu’à vélo). Et là je me suis trouvée une place d’au-pair dans une famille très sympathique. Ils avaient un élevage de chiens, un jardin… Je m’occupais de tout : les chiens, les courses, le jardin, j’ai même repeint leur cuisine. Je n’arrêtais pas. Ils m’appelaient “bienchen“, “petite abeille“ en allemand. Ça me plaisait beaucoup, j’adorais faire plein de choses. Mais un jour, je me suis quand même demandée ce que j’allais faire de ma vie. J’ai écrit à mon père que je voulais devenir photographe et je suis rentrée. Il m’a aidé. Il m’a trouvé un apprentissage chez Boissonnas, à Genève, une vieille maison de photographie qui fêtait alors ses 80 ans. J’y ai appris les bains, les tirages, les agrandissements, la retouche… On faisait des portraits, des reproductions de tableaux, des bijoux, des montres… des choses très compliquées à l'époque. La technique était très compliquée, très difficile. J’y suis restée 3 ans et puis je me suis mise à mon compte. J’étais très amoureuse à ce moment là mais ça ne s’est pas bien terminé et j’ai quitté Genève pour Paris. Un ami m’avait conseillé de travailler avec Willy Maywald, un photographe allemand installé à Paris. Je suis restée avec lui 3 ans. Il était photographe de mode. Là aussi je faisais un peu tout : appeler un taxi, arranger les robes, porter le matériel, faire les tirages… J’avais une chambre noire dans un couloir, sans eau. Et en 1949, j’ai rencontré mon mari, Hugh Weiss. Il était peintre. J’ai su tout de suite que c’était le bon. C’est lui qui a trouvé cet atelier où vous êtes aujourd’hui. À l’époque il n’y avait que cette pièce de 5x5 m où nous vivions et travaillions. Un peintre et une photographe.  Il y avait l’eau dans la cour. C’était assez rudimentaire mais c’était très bien.

Comment avez-vous développé votre sens de l’observation, si central dans votre travail ?

J’étais d’une famille bourgeoise où l’on aimait les arts. Ma mère m’amenait dans les musées, dans les expositions de peinture (il y en avait très peu à l’époque), voir les vieilles églises… Il y avait aussi de très jolis objets à la maison. Il y avait un portrait de mon père peint par le peintre Suisse Ferdinand Hodler qui était un ami de la famille. Il avait également peint mon père et sa sœur ensemble, un portrait qui se trouve d’ailleurs au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Est-ce qu’on m’a appris à regarder les gens dans la rue, les attitudes ? Je ne m’en souviens pas, mais plus tard, c’est ce qui m’a intéressée.

Que vous ont appris vos années d'observation des hommes et de l'humanité ?

J’ai photographié toutes sortes de gens, des très pauvres, des très riches, des célébrités, des politiques, des artistes, des clochards… avec le même plaisir. Je photographiais ce qui me plaisait. J’aimais bien aller au plus près des gens. Je travaillais souvent avec un objectif normal. Je ne me cachais pas. Je faisais toujours face aux gens, les enfants comme les adultes. Parfois, souvent même, on ne se parlait même pas. C’était inutile. Un sourire, une mimique, une attitude, suffisait pour se faire accepter. Il y avait peut être de la compassion. Sûrement. Je ne sais pas.

On dit de vous que vous êtes une photographe humaniste…

C’est ce qu’on dit oui et j’en suis très contente. Mais je suis surtout photographe. Finalement, j’ai surtout gagné ma vie avec des photos qui n’étaient pas humanistes.  Peut être que j’aurais aimé ne faire que de la photographie humaniste. C’est ce que j’aimais faire. Mais l’époque, je ne me posais pas toutes ces questions, je n’avais pas le temps de penser à tout ça. J’avais trop de travail.

En 2010, vous avez reçu l'Ordre national du Mérite français. Qu’est ce que cet honneur représente représente pour vous ?

Ça me fait plaisir que vous parliez de ça maintenant, j’avais complètement oublié. J’ai du être très contente j’imagine. Mais cela m’est complètement égal. Ce qui m’importait, c’était de réussir une photo, de réaliser une prouesse technique. C’était compliqué la technique et c’est ça qui m’intéressait. Le matériel, les éclairages, la photo couleur, les compositions… Tout ça était très difficile avant le numérique.
Une fois, je devais faire un portrait du Maréchal Juin, mon appareil n’a pas fonctionné. Je ne sais plus pourquoi. Heureusement, il a été très gentil et il m’a invitée à revenir et on a pu faire la photo, avec le même matériel, qui cette fois a fonctionné. Parfois c’est dangereux aussi. J’ai failli tuer le couple Rothschild ! Je devais les photographier chez eux dans leur hôtel particulier, l’Hotel Lambert, sur l’ile Saint Louis. Un flash a explosé. J’ai eu très peur.

10 ans plus tard, en 2020, vous recevez le Prix Women in Motion pour la photographie, un prix qui, en voulant célébrer l’œuvre des femmes, s’inscrit dans un mouvement “féministe“ beaucoup plus vaste. Comment vous situez vous par rapport à ces mouvements vous qui avez aussi vécu le féminisme des années 70 ?

C’est très bien. Je n’étais pas engagée. J’aurais pu. J’aurais peut être du. (silence) Non, je ne suis pas féministe. Pas encore. J’étais engagée en photographie, ça oui. Je travaillais énormément. Et j’avais un mari merveilleux. Comme il était peintre, il restait à la maison, il avait du temps pour moi, pour notre fille, pour la maison. On partageait tout. C’était rare à l’époque. Et même encore aujourd’hui ! J’avais beaucoup de chance. On a été très heureux.

La présence de votre mari accompagne votre parcours et d’ailleurs nombre de vos photographies les plus célèbres du Paris de l'après-guerre ont été prises lors de vos promenades nocturnes avec lui. Pouvez-vous nous parler de ces excursions et du processus créatif que vous aviez mis en place ?

Au début, je ne  savais pas conduire alors il m’accompagnait partout, il portait le matériel… Et puis le soir, comme notre logement était petit, et qu’il n’y avait pas encore la télévision, après diner, on sortait. On allait se promener presque tous les soirs dans la rue, dans le quartier, jusqu’aux quais de Seine ou au Bois de Boulogne. Je n’avais pas toujours mon appareil avec moi, surtout quand j’avais travaillé toute la journée. Mais quand je l’avais, je photographiais ce qui se présentait, ce que j’aimais. Je ne cherchais rien de particulier.

La romancière et photographe américaine Eudora Welty a écrit : "A camera could catch a fleeting moment, which is what a short story, in all its depth tries to do.". Vos photographies se lisent en effet comme des nouvelles, elles nous permettent de construire notre propre récit autour des sujets, elles nous permettent d'imaginer leurs souffrances, leurs triomphes, leurs amours… Vous interrogez-vous aussi sur les histoires que vos images racontent de celles et ceux que vous avez photographiés au cours de vos voyages ?

Bien sûr. Évidemment. Ils sont tous là, toujours, avec leurs histoires.  Certaines, je les invente aussi parce que j’ai beaucoup voyagé, j’ai fait beaucoup de photos et avec le temps, je ne peux pas me souvenir de tout. J’ai oublié les histoires. Alors je trouve aussi très sympathique de savoir ce qu’ils sont devenus. Ça arrive. Il y a quelques années, un monsieur m’ a appelée. Il s’était reconnu sur une carte postale. Je l’avais en effet photographié enfant à Paris, dans une rue en pente du XIIIème arrondissement. On s’est retrouvé avec un autre des garçons de la photo, à l’endroit même où je l’avais prise. Les enfants y faisaient du traineau à roulettes. C’était très émouvant de les retrouver. Ça a été filmé dans un documentaire d’ailleurs (“Sabine Weiss, un regard sur le temps“ de Jean-Pierre et Fabien Franey). J’aimais beaucoup cette rue, il y avait beaucoup d’enfants, c’était très vivant. Je me souviens qu’il y avait eu un peu plus tard un incendie terrible dans un immeuble de cette rue. Il y avait eu 17 morts dont 14 enfants. Cela m’avait beaucoup attristée. Et puis il y a eu la petite égyptienne de Louxor aussi, si souriante, si gaie, si belle. Un jeune photographe a fait une recherche pour savoir ce qu’elle était devenue. Il a retrouvé toute sa famille dans un petit village a côté de Louxor. Elle s’était mariée mais, malheureusement, elle était morte quelques temps avant d’une crise cardiaque en faisant du pain.

Vous avez travaillé comme photojournaliste, mais aussi comme photographe de mode et de publicité. Pouvez-vous évoquer une de vos missions préférées ?

J’aimais l’aventure. Ne pas savoir où l’on allait dormir, ni ce qu’on allait voir, j’aimais cette liberté. L’Égypte m’a beaucoup marquée. J’y suis allée plusieurs fois. La première fois, en 1950, c’était au tout début de ma carrière. J’envisageais de reprendre un studio de photo à Bruxelles qui appartenait à un égyptien. je suis allée le rencontrer. Comme je partais seule, mon mari et moi avons décidé de nous marier, au cas où j’aurais des problèmes sur place. J’ai décidé de ne pas prendre le studio mais j’ai bien eu des ennuis : je faisais des photos dans la rue quand j’ai été arrêtée par la police. Je ne comprenais pas ce qu’on me reprochait et il a fallu un certain temps avant que je réalise qu’on me prenait pour une espionne. J’avais photographié sans le savoir la maison du chef de la Ligue Arabe, Azzam Pasha, et les policiers ont cru que je faisais de l’espionnage. J’ai été expulsée. Il y avait eu des articles dans les journaux de l’époque, que j’ai conservés. J’ai pu y retourner après, heureusement. Et une fois, en 1983, avec Hugh. Il était invité à Louxor, il avait eu une bourse. Moi j’avais décidé d’en profiter pour faire un travail sur les Coptes pour lequel j’avais obtenu une subvention et c’est là que j’ai fait la fameuse photo de la petite égyptienne.

Vous vous êtes installée à Paris en 1946, vous étiez très jeune. Vous avez réalisé de nombreuses photos emblématiques à cette époque. Pouvez-vous nous parler de Paris à ce moment-là ?

Tout se passait dehors. Les gens vivaient dans la rue. Sur les bords de la Seine, sur les péniches, dans les jardins,  il y avait des gens qui se rasaient, d’autres qui se coiffaient, les femmes faisaient leurs lessives… Les scènes de rue étaient très différentes. Il y avait ici une vraie vie de quartier qui a complètement disparue. Paris était très vivant, plein de surprises. Le soir, la lumière des lampadaires était plus intime parce que les lampadaires étaient plus bas. Et surtout, les gens se laissaient photographier très facilement. Aujourd’hui, à Paris, ce n’est plus possible. Un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai photographié une petite fille derrière une vitrine, le nez collé à la vitre. Plusieurs personnes me sont tombées dessus, m’ont bousculée, me sommant de supprimer les quelques images que j’avais faites.

Considérant vos voyages à travers le monde et votre parcours au fil des ans, quels conseils donneriez-vous à une jeune photographe ?

Il faut faire des photos de tout, de tout, de tout. Tout ce qui est autour de soi. Ça change tellement vite. Maintenant que l’on peut faire si facilement des livres, il faudrait proposer aux gens des livres de leur vie, de leur maison, de leurs objets, des scènes de leur vie quotidienne… Une mémoire de l’instant. Mais finalement, je dirai qu’il faut savoir ce que l’on aime faire et le faire, parce qu’aujourd’hui, on peut tout faire. La technique n’est plus un frein. Et puis la photographie est très aidée aujourd’hui, très subventionnée. Les jeunes photographes sortent facilement un livre. La question, c’est l’après ? Comment ça peut durer ? C’est ça qui est important.

Paris a longtemps été l’épicentre de la photographie, de quel photographe admiriez-vous le travail ?

Quand j’ai choisi d’être photographe, je ne savais pas ce qu’était la photographie. Il n’y avait ni musée, ni exposition de photographie. Je n’en avais jamais vu. La peinture oui, j’avais beaucoup de cartes postales que je conservais. Mais la photographie, non. Et après, quand j’ai commencé à travailler, je n’avais plus le temps. C’est la technique qui m’impressionnait. Je n’avais jamais vu d’expositions de photographie, donc je n’admirais personne en particulier. Je connaissais des photographes, certains étaient mes amis, comme Doisneau, mais les expositions, pour moi, c’était réservé aux peintres. Je n’ai vraiment su que cela existait pour la photographie que lorsqu'Edward Steichen a sélectionné certaines de mes photos pour le MOMA de NY et notamment pour l’exposition “A Family of Man“. Et même là, je n’allais pas voir les expositions. Mon mari était américain et j’allais aux États-Unis pour voir sa famille!

Merci à Laure Augustins.

Sabine Weiss, la poesia dell’instante, Casa de Tre Oci, Venise, du 11 Mars au 23 octobre 2022

Rétrospective Sabine Weiss, Photo Élysée, Lausanne, 2024


1814 Magazine, Issue n°15
1814 magazine, Issue 15
Cover : Cheval, Hermes - La Maison, by Koto Bolofo, 2005.

814 magazine, Issue 15
Cover : 1503, Cécilia, by Christian Tagliavini