Sèverine Harzo

Journaliste et autrice

#8. FUNAMBULES

 
      Ils s’étaient préparé à la pluie mais c’était finalement le soleil qui les avaient accompagnés. Elle s’était éteinte, seule, deux mois plus tôt, le jour du printemps, après presque vingt années d’une lente mais implacable dégénérescence. Les obsèques avaient eu lieu quelques jours plus tard dans les brumes de la forêt de Compiègne. Ils n’étaient que tous les quatre. Les autres n’avaient pas pu les rejoindre d’une lointaine province ou d’un pays étranger. Ils s’étaient efforcés de ne pas pleurer, de tenir le cap pour que tout ne s’effondre pas. Les larmes viendraient plus tard. Après l’incinération, ils n’avaient pas pu la laisser là, à attendre toute seule, dans le placard du crématorium impersonnel et froid, que le reste de la famille puisse enfin se déplacer pour accompagner ses cendres auprès du corps de sa mère, dans le caveau familial, au cœur du Véxin. Elle n’avait déjà que trop endurer la solitude dans laquelle la maladie l’avait enfermée. Alors ils l’avaient prise avec eux. Ils lui avaient trouvé une place au chaud, en bas, près des chambres. Ça peut sembler étrange mais sa présence avait été un apaisement. Peut être parce que simplement, ils avaient le sentiment de faire ce qui devait être fait. Les semaines suivantes s’étaient remplies de formalités et de démarches administratives. Le temps avait passé. Ils croyaient s’être habitués à son absence. Mais en réalité, elle était encore un peu là. Avec les premières mesures du déconfinement, le jour fixé était venu. Ils s’étaient fait beaux pour elle. Ils avaient composé des bouquets aux couleurs délicates pour l’accompagner. Ils étaient certains que le temps avait œuvré et que ce ne serait qu’une formalité. Un couple de parents très proches les avaient rejoints. En plus des même quatre. Des vols s’étaient annulés, des réunions importantes et d’autres déplacements s’étaient programmés… Ils étaient encore une fois en comité restreint. Et ils ont pris un trente tonnes dans le ventre. Tous les six. Sous le soleil.
Est-ce le caveau béant, le doux reflet des fleurs, la dépose de l’urne au fond du trou noir et le bleu du ciel au-dessus, le dernier adieu…? Ils étaient là, tous les six. Ceux qui comptent. Ceux sur qui on peut compter. Et ils ont mesuré l’absence, ils ont jaugé la perte, touché du doigt leur solitude et sondé leur amour. Emportés tous les six dans un tourbillon d’émotions dont ils n’avaient pas soupçonné la force. Confrontés à leur propre mort et à celle des présents. Un peu plus tard, encore ébranlés, ils s’étaient repliés autour d’une bouteille d’un bon vin, égrainant les souvenirs au rythme des verres. L’allégresse était revenue. Les rires aussi. Et la vie avait repris son cours. Pourtant, depuis, ils étaient comme des funambules, vacillant, la main dans la main, en file indienne, au-dessus du vide, sur le fil qui relie la vie à la mort.