Sèverine Harzo

Journaliste et autrice

#10. DÉLÉTÈRE


   
      Elle est arrivée en vrac. Toute pleine des bullshits de la semaine. Tendue, vrillée sur elle-même, verrouillée à l’intérieur, les mâchoires serrées, les entrailles ratatinées en boule autour de son plexus. Il l’a senti avant même qu’elle ouvre la porte du box et, instinctivement, il s’est détourné d’elle, lui présentant sa croupe, la barbe dans l’abreuvoir. Elle est entrée, l’a contourné doucement et est venue poser délicatement sa main sur son encolure. Sa peau à lui a tressailli sous l’influx nerveux. Toxique. Il a encaissé. Les tableaux Excel et les présentations Powerpoint, les réductions, les compressions, les injonctions contradictoires, le conflit des valeurs, la perte de sens. L’humiliation aussi. Et avec, le flot acide et destructeur des émotions. Ses bronches se sont contractées en spasmes convulsifs. Il a tenté désespérément d’expectorer cette onde âcre et infâme dans une longue quinte de toux sèche et sifflante. Et puis encore une autre. Et encore une autre. Chronique. Elle ne montera pas aujourd’hui. Son cheval est malade. Le vétérinaire dit qu’il est allergique sans désigner clairement la cause allergène. Elle, elle sait. Elle ne montera pas aujourd’hui. Comme les week-ends précédents et comme les suivants désormais. Elle ne montera pas. Ni aujourd’hui, ni demain. Elle ne montera plus. Elle se contentera de lui laisser plonger les naseaux dans l’herbe encore humide pendant qu’elle goutera à ses côtés les premiers rayons de l’été, le cul dans les pâquerettes. Et c’est très bien ainsi.